Un parachutage à Manglieu (nov. 43)
Dans la nuit du 11 au 12 novembre 1943, mon frère René Roussel revient d’une liaison à Vic le Comte. Il est un peu plus de minuit, et la lune est à son plein. René à vélo a pris chez Jarrige une pleine musette de Courrier de l’Air, journal parachuté par la RAF au cours de ses missions sur la France.

Un exemplaire du Courrier de l’air, parachuté par les Anglais.

Les jours suivants, les résistants locaux alertés prêtent l’oreille aux conversations et potins de la commune. Ils surveillent aussi les allées et venues de quelques voitures inconnues : Gestapo ou résistants ? Bientôt les bruits se précisent : il y a eu un parachutage derrière la route de Vic à Sugères, face au café Michy ; sans doute Michy est-il au courant. Mais bientôt un autre bruit, venu de on ne sait où, se fait entendre : on a perdu les parachutages. Ce vague racontar se précise lorsqu’on apprend qu’un colonel d’Issoire est venu lui-même interroger les paysans du quartier. Il est revenu une deuxième fois, a interrogé, menacé, mais sans plus de succès. On ne l’a plus revu.
Le groupe de résistants de Manglieu ont un agent précieux, c’est le facteur Pothin : chaque jour en passant à Dagout, il nous fait son rapport. Bientôt, nous avons la conviction qu’un ou plusieurs parachutes ont été ramassés par un nommé XY, habitant une maison isolée au nord de la zone de parachutage. Il a montré une mitraillette Sten. Cet individu est déjà fiché comme auxiliaire de la Milice, dangereux agent de renseignement des Allemands. Malgré l’absence de certitude, il faut agir au plus vite. Il est impossible de prévenir le groupe issoirien dont on ignore les membres. XY peut livrer les armes aux miliciens, le colonel l’ayant déjà interrogé à deux reprises sans résultat. L’expédition est aussitôt décidée : nous la ferons avec un groupe de maquisards du Conroc.
La nuit est particulièrement sombre, on ne voit pas à un mètre de soi. René, qui connait à fond tous les chemins et a l’habitude de circuler la nuit, guide le groupe parti du Conroc. Les gars doivent se tenir par la veste pour ne pas perdre le groupe. Ils contournent les Vallières sans qu’aucun chien n’aboie, et par des sentiers et des chemins, ils arrivent à la route au dessous du Passet.

– Tu comprends pourquoi on vient ? alors vite, le matériel, ou on t’embarque
Les termes sont vagues et veulent tout dire : je ne peux donner des détails que je ne connais pas. Il ne faut surtout pas que la discussion commence. XY, terrorisé devant cette attaque aussi imprévue que décidée, reconnait aussitôt « le matériel est là ». Il nous conduit à sa grange, et, sous un tas de foin, découvre neuf paquets de containers métalliques et un énorme colis. On n’en espérait pas tant.
– Où as-tu trouvé cela?
– Dans le pré en face, un matin
– Quand ?
– Il y a une quinzaine de jours
– Pourquoi ne l’as-tu pas rendu à ceux qui venaient le chercher ?
– Je voulais le donner à la Résistance…
– Qu’est-ce que tu attendais ? tu voulais le donner à la Milice ?
– Oh non, je suis un bon français, je ne connais pas la Milice.
– T’amuse plus à fricoter avec la Milice, sans ça tu peux commander ton cercueil. On t’aura à l’oeil.
Sans perdre de temps à faire l’inventaire, les containers sont portés au bord de la route. Il manque les parachutes qu’il faut aller récupérer à la ferme voisine.
Il faut maintenant évacuer le matériel. Lorsque l’expédition a été décidée, on espérait récupérer au plus quelques mitraillettes : un parachute égaré, donc une centaine de kilos de matériel, facile à évacuer à dos d’hommes. Avec 600 kg, il n’en est plus question : chaque homme aurait à emporter près de 80 kg. Il n’est pas possible de le cacher aux environs pour venir le récupérer. Reste la solution d’aller le cacher à Manglieu, ce qui prendrait beaucoup de temps et ne manquerait pas d’attirer l’attention, la curiosité puis les bavardages compromettants. René part alors chez Félix Viallis, le vétérinaire. Il a une voiture, il sort souvent la nuit, personne ne s’en étonnera. Par chance, il est chez lui. On charge le matériel sur sa voiture, et en une seule fois, la petite voiture emmène le matériel aux Fourguis. Il faut la pousser pour monter la côte, mais au matin tout est fini.
Quelques jours plus tard les habitants du coin raconteront qu’une formidable expédition a eu lieu contre XY, qui a échappé de justesse à l’exécution. On avait même vu, affirmait le voisin, une automitrailleuse, et une compagnie de maquisards parmi lesquels plusieurs américains parlant à peine le français.
Au recensement des armes, on s’aperçoit qu’il manque plusieurs mitraillettes. XY avait réussi à les garder ; prélevées sur le container, il ne les avait pas remises avec l’ensemble. Le chef départemental de l’armement (Laforge) et Jarrige (Lamy) lui feront une visite, mais il ne voudra jamais le reconnaître. Perplexes, ils se retireront. Ce n’est que plus tard que, au cours d’une dispute, XY, pris de boisson, menacera un camarade de beuverie d’un de ces engins.
À Manglieu, place du Village et vieux pont (2024)

Maison du vétérinaire Viallis

Le vieux Pont