Mi-juillet 43 à novembre 43 : clandestins à Dagout
-> Dagout, lieu propice à la clandestinité
Mi-Juillet 43, Noël quitte ainsi son domicile légal d’Aulnat et son poste d’instituteur. Il revient alors dans sa famille à Dagout, ce qui peut paraître paradoxal ! Mais la police de Vichy ne pouvait pas rechercher tous les réfractaires au STO qui n’habitaient plus chez eux, elle n’avait pas les moyens d’investigation actuels. Et surtout, Dagout, c’était un endroit idéal, parce que on ne pouvait pas y aller en voiture, on ne pouvait y aller que à pied. Et tu voyais venir de tous les côtés.
Le hameau de Dagout

Vue du hameau : à droite, les bâtiments Roussel (1959)

Les Fourguis, vus de la vallée (2024)

Vu du replat devant le hameau,
le chemin de La Farge (1959)

Venant de La Beauté,
arrivée sur Dagout (2024)
Situé aux confins des communes de Manglieu, Sallèdes et Isserteaux, sur un replat entouré de bois à 600m d’altitude et dominant la vallée que suit la route La Beauté-Manglieu D754, Dagout est très difficilement accessible, et invisible depuis la route et les hameaux voisins. Seuls deux chemins non carrossables y conduisent : l’un, au Sud, venant de la route de Manglieu, monte raide sur 1,8 km depuis La Farge ; l’autre, au Nord-Ouest, venant de La Beauté, traverse bois et champs sur 2 km pour descendre sur Dagout à l’arrivée. Quand on vient à Dagout, c’est « exprès », à pied, rarement en poussant un vélo, très exceptionnellement en char, tiré le plus souvent par deux vaches.
A l’est, en contre-bas dans la pente raide, un autre hameau, Les Fourguis, est très proche. Mais seul, un petit sentier qui monte en zig-zag à travers les bois permet de communiquer(1). Les Fourguis eux-mêmes sont difficilement accessibles en voiture ou camion, par un chemin à peine carrossable, qui monte très raide sur 800 m.
La famille Roussel
Les bâtiments de la famille Roussel sont au Sud, en bordure du hameau. Ils entourent la cour de ferme ; seuls arrivent dans cette cour ceux qui viennent pour rencontrer quelqu’un de la famille. En 43, vivent là : Marie, la mère, 55 ans, veuve depuis 1923 ; son fils René, 30 ans, prisonnier de guerre évadé ; et Simone, 14 ans, pupille de l’Assistance Publique, en nourrice chez Marie depuis qu’elle est bébé. Depuis qu’il a quitté la maison pour ses études puis son métier d’instituteur, à chaque vacance, Noël vient les aider.
René, frère de Noël, est déjà très actif. Il connait très bien le pays et les gens aux alentours. Responsable de la sizaine de Manglieu pour le MUR, il est en contact avec de nombreux résistants du secteur. Souvent, il va plus loin pour des missions d’agent de liaison.
Il a repéré dans les hameaux voisins les sympathisants pouvant aider la Résistance (alimentation, travail, cache, etc… ) : Alexis Rochette aux Vallières, au Brugeron, Bonhomme à la Maisonneuve, Bouchiche à Jalatogne, Chavarot aux Chatelets, Jean Vaure aux Fourguis, Laboureyras à Bouffevent, ou plus loin Bouffon à L’Osmeau de Brousse…
A partir de mi-Juillet 43, Noël reste à Dagout. Aux vacances scolaires, son épouse Marinette, récemment enceinte, le rejoint avec leur fils Gaby, tout juste âgé de 1 an. À la rentrée, elle retourne enseigner à Aulnat. Quand du courrier arrive pour Constant Noël Roussel, elle le refuse, en portant la mention « parti sans laisser d’adresse ». Gaby reste avec son père et sa grand-mère à Dagout. Marinette vient les voir aussi souvent que possible.
Noël et René participent alors activement aux actions de la Résistance dans le secteur.

La maison Roussel en 1959 (Annie,Gaby,Marinette)

La seule fontaine à Dagout jusqu’aux années 1970 (2024)

Gaby (septembre 1943)

Marie Roussel et sa soeur Eugénie Ribeyre de L’Osmeau (mars 44)
-> J.M. Flandin, recherché par la Gestapo, est caché à Dagout (sept. – oct. 43)
Le contexte
Dès 1940, Jean-Michel Flandin, professeur au Lycée Blaise Pascal de Clermont Ferrand rassemble autour de lui les premiers étudiants qui refusent l’armistice. En 1941-42-43, il participe à de nombreuses actions : réunion de responsables locaux ou nationaux, cache de parachutistes anglais, mise en place d’un Service de Renseignements. La Gestapo vient l’arrêter chez lui en juin 1943. Il échappe de justesse, mais sa femme est arrêtée et la Gestapo installe une souricière chez lui.
La suite, écrite par Noël
Un après-midi de la fin du printemps 1943, Raynaud, (dit Fernoël), exécuteur des hautes oeuvres de la Résistance, se présente chez le professeur Flandin, rue Haute Saint André à Clermont-Ferrand. Il vient chercher les renseignements qui lui permettraient d’exécuter Herm, chef des services de sécurité de l’armée allemande, dont le génie se révèle catastrophique pour les patriotes auvergnats. Par une fâcheuse coïncidence, la Gestapo vient de faire une descente chez Flandin, qui a échappé d’extrême justesse. Fernoël tombe dans la souricière. Arrêté par deux hauts dignitaires de la Gestapo, il les abat l’un et l’autre et s’enfuit.

Récit dans le Journal du MUR (Cf Archives/ Histoire1ierCorpsFranc_2, pages 9-10)
La fureur de la Gestapo est au paroxysme : couvre-feu plusieurs jours et forte mobilisation allemande à Clermont, la ville est complètement bouclée(2). La tête de Flandin, soupçonné d’avoir envoyé le tueur pour récupérer des documents, est mise à prix.
Flandin trouve refuge à Billom, puis à Champeix. Infirme, ses déplacements sont difficiles et doublement dangereux.
J.M.F. arrive à Dagout
René connaissait André Guillon, de Billom, par Raymond Roussel(3), de La Beauté. Un jour, Guillon leur demande s’ils peuvent camoufler quelqu’un. Seulement là, il faudra respecter une discipline très sévère parce que, comme il ne peut pas marcher, c’est encore plus embêtant.
René en parle à sa famille, sa mère Marie accepte. « Je dirai aux voisins que c’est un cousin de la ville. Quand ça va bien, ils ne nous connaissent pas, mais quand ça devient difficile en ville, ils sont bien contents de nous trouver ». Bien sûr, ils ignorent qui est la personne qu’ils doivent cacher. Ses papiers sont au nom de Jean-Marie Fournet. Le 1er septembre 1943, il arrive à Dagout.
Flandin partage le quotidien de la famille Roussel
Très vite, Noël a deviné qui est leur hôte. Il porte une chevalière avec les initiales JMF : Noël lui glisse discrètement « méfiez-vous, votre chevalière peut trahir votre identité ».
C’est bien Jean-Michel Flandin. Noël est intéressé et impressionné par la culture, la maturité, les idées de Flandin, de dix ans son ainé ; ils discutent souvent, sur de nombreux sujets.
Quand Marinette est là, Flandin est très ému quand il la voit langer Gaby : il est sans nouvelle de sa femme, arrêtée par la Gestapo. Sa fille, 2 ans, est cachée(4) : il est hors de question que les Allemands la trouvent car ils pourraient la prendre en otage pour attraper le père.
Le groupe de Dagout a été rejoint par Noël Mayet(5). Un jour, à Dagout, un groupe est à table ; les femmes s’activent pour le repas. Par la fenêtre, ils voient arriver dans la cour un type inconnu, vêtu d’un imperméable et d’un chapeau, qui frappe à la porte. Tous se figent ; Flandin met la main sur son pistolet, qu’il garde toujours sur lui. Le type entre, tous les regards sont braqués sur lui… Il bredouille « je suis le beau-père de Noël Mayet », puis, montrant Noël Roussel « je vous reconnais ». OUF !! Noël Mayet était absent ce jour-là ; son beau-père venait lui rendre visite pour lui annoncer la naissance de son fils. La peur de sa vie, dira-t-il plus tard.
Le Service de Renseignement des MUR
Flandin se repose quelques jours et reprend bientôt son activité au sein du Service de Renseignement des MUR : il est le chef adjoint du 2e bureau (bureau centralisateur et archives), qu’ils ont créé avec André Paquot (Quinquina), qui en est le chef.
Flandin organise méthodiquement ce service, chargé de réunir toutes les indications sur les activités des Allemands et de leurs collaborateurs français. Un système de références et de fichiers très astucieux permet de trouver en quelques minutes tous les renseignements disponibles sur un personnage, un lieu ou un événement donné, et de les relier entre eux.
Plus de 200 agents locaux glanent les renseignements dans toutes les communes du département. Le Pr Paquot, André Guillon et d’autres, comme Grosdecoeur, coordonnent et centralisent. Guillon fait le roulement, apporte les résultats des renseignements, fournit la matière. J’aide Flandin à les classer et les relier entre eux dans le fichier. Les archives sont constituées de 4 fichiers, plus des documents. Trois fichiers sont cachés dans un mur avec cachettes aménagées, situé en bordure du bois séparant Dagout des Fourguis. Un fichier répertoire est sous une ruche dans notre jardin (cachette qui sera plus tard découverte, mais vide, par les Allemands).
Le service de renseignement fonctionne à Dagout jusqu’au 1er novembre, mais le Pr Flandin, très prudent, a un principe : il ne séjourne jamais plus de 2 mois au même endroit. Le 1er novembre, il part de Dagout et s’installe aux Rouchoux, commune de Cunlhat. Peu à peu, les archives sont elles aussi déménagées, et le 1er décembre, il n’y a plus rien à Dagout. Une partie de ces fichiers sera détruite aux Rouchoux en janvier 44 lors de l’arrestation du père Charbonnier.
Hommage de son ami médecin Pierre Thabourin en 1970
(…) C’est chez lui que se donnent rendez-vous les chefs de l’armée secrète (Général de Jussieu, Général Lafont, Rochon, Paquot). C’est chez lui que trouvent refuge les agents anglais dès 1942. Arrêté en février 1943 par la police de Vichy, il dut peu après sa libération prendre le maquis. La Gestapo le manque de peu et arrête sa femme, son admirable collaboratrice, trouvant à son domicile un émetteur anglais et un dépôt d’armes parachutées. Dans les jours qui suivirent, deux chefs de la Gestapo sont abattus à son domicile par un agent de Jean-Michel FLANDIN. Madame Flandin sera déportée à Ravensbrück d’où elle reviendra en 1945 avec le typhus dont elle guérit par miracle. Jean-Michel FLANDIN rejoint au maquis son ami Paquot alors chef du Service de Renseignement des Mouvements Unifiés de la Résistance. Et c’est alors une vie intense, particulièrement exaltante, car la collaboration de ces deux Français courageux, à l’intelligence particulièrement vive et brillante est d’une efficacité qui met les services allemands de répression sur les dents. Et l’inévitable se produit, Paquot tombe dans une souricière. Il est déporté à Mauthausen dont il ne reviendra pas. Jean-Michel FLANDIN, qui avait précédemment refusé l’offre du général Mozat de rejoindre Londres par avion, voulant rester au contact direct avec l’occupant, continue la vie clandestine, torturé de savoir sa femme en camp de concentration et privé de la présence et de l’affection de sa fille, la petite Claude, heureusement en sûreté. Le voilà sans traitement, dans le plus grand dénuement, obligé à de multiples déplacements de par son activité et la nécessité de brouiller les pistes, dans le froid et la neige de l’hiver 1944 : les périodes de lassitude sont rares et brèves, mais la victoire trop proche, il faut payer de sa personne, encore plus si possible. Il résiste.
Extraits de documents appartenant à Claude Badenier-Flandin, fille du Pr Flandin, publiés avec son aimable autorisation
Mi-septembre 1943 : alerte à Dagout
Vers mi-septembre 1500 GMR(6) et miliciens cernent les bois de la Comté pour essayer de mettre fin à l’activité du groupe (Laurent), alors cantonné au château de la Chaux-Mongros. Prévenu à temps par le commandant gendarme Fontfreyde, (Laurent) a évacué la Chaux-Montgros, et tous les groupes, alertés, se tiennent sur leurs gardes. À Dagout, notre groupe Roussel-Flandin, prévenu par Albert Chavarot, un émissaire de Jarrige, part se cacher dans les bois, après avoir effacé toute trace de sa présence à Dagout.
Toute la nuit les routes des environs du bois de la Comté sont animées des grondements des camions et voitures du GMR ou de ceux de la Résistance. Il y a un seul accrochage : le groupe Jarrige, venant de Vic-le-Comte pour se réfugier à Pourrat, dans un bâtiment appartenant à Prosper Charbonnier, tombe sur un barrage à la Croix des Gardes, entre Yronde et Saint Babel. Au volant de sa traction avant, Jarrige fonçe sur le barrage, essuie une salve de coups de feu et passe, malgré un pneu crevé par une balle de mousqueton. L’équipe Flandin, cachée dans un champ de topinambours en bordure d’un bois, passe la nuit – particulièrement douce pour la saison – à la belle étoile.
Le lendemain et le surlendemain, les GMR, après avoir patrouillé sur les routes des environs, regagnent Clermont. Un camion est signalé sur la route vers La Farge, mais il continue sans s’arrêter sur La Beauté et Billom. L’alerte est passée pour cette fois.
Notes de bas de page
(1) La route actuelle qui monte des Fourguis à Dagout n’existait pas. Un chemin a été créé après la libération par un groupe de prisonniers allemands à qui l’on a fait effectuer des travaux d’intérêt public. L’un d’entre eux, Varta était logé chez les Roussel à Dagout. Ce chemin a été goudronné des années plus tard, dans les années 80
(2) Venant après un attentat le 20 Juin contre 2 soldats d’occupation, les représailles sont terribles : 39 étudiants d’un foyer alsacien sont arrêtés, et l’occupant exige de la police française qu’elle arrête et leur livre 34 israélites étrangers. Cf (4) p 70, 187, 254.
(3) Ami de René, mais sans lien de proche parenté avec les Roussel de Dagout.
(4) La petite Claude a été cachée un temps à Billom par Madame Guillon, la mère de André Guillon. Bien que âgée de seulement 2 ans à l’époque, elle se souvient très bien que à un moment (vraisemblablement lors de la rafle du 16 Décembre), Madame Guillon la met dans un panier à linge dans un placard, lui demandant de ne faire absolument aucun bruit, jusqu’à ce qu’elle revienne la chercher. Devenue âgée, elle est de plus en plus claustrophobe, ne supporte pas d’être enfermée : peut-être est-ce lié ?
(5) Noël Mayet est un ami proche de Noël Roussel depuis leurs études à l’École Normale (cf. Mayet, photo page 15). Très doué pour les langues – il sera plus tard enseignant d’anglais au Cours Complémentaire – Mayet y animait un cours d’espéranto : c’est là que Noël et Marinette se sont rencontrés.
(6) Les Groupes Mobiles de Réserve, souvent appelés GMR, étaient des unités de police organisées de façon paramilitaire, créées par le gouvernement de Vichy. Leur développement fut l’affaire privilégiée de René Bousquet, secrétaire général à la police, faisant fonction de directeur général de la Police nationale (source : Wikipedia)