Passer au contenu principal

Que sont devenus les protagonistes

NOTE DE LA RÉDACTRICE : Ce paragraphe sur notre famille, plus personnel, a été conçu et rédigé avec mon fils Marc : après avoir décrit de façon factuelle ce qui s’est passé pour eux pendant la guerre, il nous a paru intéressant de raconter brièvement leurs parcours, leurs personnalités. Comme il n’y a pas d’ambigüité sur l’auteur de l’écrit, on utilise le graphisme noir réservé jusqu’à présent aux écrits de Noël.

-> Mes parents, Noël et Marinette

Ils vivent ensuite une vie de couple d’instituteurs typiques de ces « hussards noirs de la République au service du savoir(1)». Ils sont nommés dans un classique « Poste-double » des petits villages de la campagne : à Boudes où ils restent 11 ans, puis à Saint-Maurice-es-Allier pour le reste de leur carrière, où ils s’installent définitivement à leur retraite.

Marinette fait la classe aux petits (de 5-6 ans à 8 ans), leur apprend à lire, à compter, l’éducation de base ; Noël prend la suite et enseigne aux grands, pour les conduire au Certificat d’Étude ou à l’entrée en 6ème. Étant issus du même milieu social, ils sont proches des préoccupations des habitants du village, pour la plupart paysans ou devenus ouvriers récemment. Ils sont réputés très bons instituteurs, à la fois dévoués et exigeants, et même sévère pour Noël. Persuadé par conviction autant que par expérience personnelle de la puissance émancipatrice de l’instruction, Noël veut faire pour eux ce que son instituteur a fait pour lui : les amener au maximum de ce qu’il est possible. Les conditions d’étude étant souvent difficiles à la maison, en hiver, ils organisent une étude du soir – bien sûr gratuite – pour tous ceux qui le désirent. Elle ne fonctionne pas le 3ème trimestre, où les enfants sont sollicités par leur famille pour aider aux travaux agricoles après la classe. Mais pour ceux qui préparent le Certificat d’Étude ou l’examen d’entrée en 6ème, c’est alors un ou deux soirs par semaine une heure de dictées ou exercices supplémentaires.

Ils transmettent aussi leurs fortes valeurs, un mélange de maintien éthique, d’attention aux autres et au Monde. Ainsi, l’installation pour quelques jours des roulottes de « bohémiens vanniers » sur la place du village et l’accueil provisoire de leurs enfants à l’école est l’occasion d’aborder et faire accepter la diversité humaine. Quand une dispute éclate entre deux élèves, Marinette les envoie faire quelques tours de la cour d’école bras-dessus bras-dessous, en général suffisants pour qu’ils reviennent en riant. Afin de pouvoir nous situer, d’interagir avec notre environnement, il est important de comprendre et savoir nommer ce qui nous entoure : Noël aime aiguiser la curiosité des élèves par des expériences ou des leçons qui sortent parfois des programmes officiels. Il construit une ruche avec une paroi transparente pour révéler aux élèves la vie intérieure de la ruche : travail des abeilles, différents couvains, reine. Pour qu’ils sachent reconnaitre les serpents dangereux, il conserve quelques spécimens de vipères, couleuvres ou orvets dans des bouteilles transparentes emplies de formol ; étalage qui fait frémir certains visiteurs, mais pas les enfants.

À Boudes

Intéressés par les méthodes pédagogiques Freinet, ils créent un petit journal de l’École : les élèves écrivent des articles, les grands impriment sur une petite imprimerie artisanale avec ses caractères en plomb. Ils organisent une fête de l’École : c’est l’occasion de travailler des saynètes de théâtre, pour Marinette de faire chanter les élèves en choeur, pour des jeunes du village d’interpréter des chansons plus récentes… L’argent récolté sert en partie à financer la coopérative scolaire, en partie à un voyage de découverte en fin d’année scolaire. Dans leur jardin, derrière l’école, au milieu de petits massifs de fleurs ou potagers, deux rangées sont réservées pour que Noël enseigne à ses élèves la greffe et la taille des arbres fruitiers. Les bibliothèques – une pour les élèves, l’autre pour les adultes – sont largement fournies de livres dont les péripéties se déroulent dans des campagnes proches de leur univers familier (La guerre des boutons, Jacquou le Croquant, le Grand Meaulnes, Marie-Claire, Gaspard des montagnes, Jeantou le maçon creusois, Clochemerle, livres de Colette, Georges Sand…), quand d’autres sont plus propices à l’évasion, comme les classiques de Jules Verne ou d’Alexandre Dumas.

Noël est un hyperactif qui s’intéresse à tout, aime apprendre et réaliser. Il entretient un grand jardin, il lit, il chasse, il pêche. Au temps des postes TSF à lampe, abonné à une revue de Radio, il apprend à monter et réparer les postes : il fournit la famille en postes, et devient le dépanneur local et gratuit. Pour faire plaisir à Marinette, il monte une petite chaine TourneDisque 78 Tours, Ampli, HautParleur ; la famille est ravie ; les jeunes du village aussi, qui viennent parfois emprunter chaine et disques pour une soirée. Doué pour le dessin, à l’aide de livres, il apprend ou se perfectionne pour réaliser aquarelles, peintures à l’huile, ou dessins à l’encre de chine.

Marinette s’occupe des repas, de la tenue de la maison, des soins matériels aux enfants. Elle trouve le temps de lire, tricoter, coudre, en écoutant ou chantant des chansons (elle en connaît une quantité sidérante), d’approfondir ses connaissances en Histoire, Peinture, Botanique, Astronomie. En 1950, leurs fidèles amis Armand et Cécile Mansat, qui ont des enfants du même âge, les persuadent de partir en vacances en camping avec eux, pour un séjour en bord de mer et quelques visites touristiques. Marinette en rêve, mais Noël est réticent : il redoute de revivre le traumatisme des nuits passées dans les bois durant ce terrible hiver 43-44. Il se laisse convaincre(2). Parents et enfants deviennent des adeptes enthousiastes de ces vacances entre amis, qui continueront toute l’enfance et l’adolescence des enfants.

Printemps 48 : Gaby, Noël, Marinette, Annie. Tricots et vêtements d’enfants confectionnés par Marinette

Pointe du Raz – Peinture à l’huile sur Toile 17×22 cm (1955)

Dessin à la plume, en couverture du livre (1977-78)

À Saint-Maurice-ès-Allier

Les conditions des familles évoluent : un peu de confort, la voiture, la télévision arrivent dans les foyers. Le Certificat d’Étude est bientôt supprimé, tous les enfants vont en 6ème au collège. Avec un brin de nostalgie, Noël doit adapter son enseignement : les élèves partent plus jeunes, il devient plus difficile de les intéresser après tout ce qu’ils découvrent à la Télé.

A Saint-Maurice, en complément, il occupe le poste de secrétaire de Mairie. Ce qui veut dire aussi servir d’assistante sociale ou d’écrivain public pour tous ceux qui en ont besoin. Les horaires d’ouverture sont élastiques au gré de l’urgence des demandes.

Ses occupations, toujours nombreuses, évoluent. Sobre, il préfère la récupération et le bricolage à l’attrait du neuf : avec Gaby, ils apprennent à bobiner des transformateurs pour postes de soudure à l’arc, avec du matériel qu’ils vont chercher chez le ferrailleur du coin ; ils en font une vingtaine, pour la famille ou les amis. Marinette aime observer et identifier les constellations du ciel : à l’aide de lentilles prélevées sur des anciennes jumelles de l’armée, et de tuyaux d’aspirateur, Noël et Gaby montent une lunette de Galilée. Elle permettra aussi, par projection sur un écran, d’observer avec leurs élèves l’éclipse totale de soleil de février 1961. Ils fabriquent une remorque-attelage pour transporter le matériel de camping, un canoé-kayak pour promenades en mer…

Noël s’intéresse à l’histoire du village, qu’il voudrait écrire ; il fouille les archives, note, classe, tape à la machine, mais n’aura pas le temps de finir. Ses Notes d’Histoire, illustrées de nombreux dessins à l’encre de chine, sont éditées par la famille, et republiées ensuite par la mairie de Saint-Maurice, où elles sont encore disponibles. Et à l’histoire de la famille : il réalise un arbre généalogique et remonte certaines branches jusqu’au XVIIème siècle.

Noël (années 1960 )

Noël (fin des années 1950)

Marinette (fin des années 1950)

Couple très uni, leurs tempéraments sont complémentaires. Tous deux ont des convictions humanistes et laïques. Ils s’intéressent à la politique, fermement à gauche mais loin des rhétoriques marxistes : la Guerre leur a appris où mènent à la fois les excès en politique et le manque de fermeté sur les principes. Leur morale est exigeante, avec un sens élevé du « bien public », de « l’intérêt général ». Ils ont une soif de lire et savoir. Les livres leur ont manqué dans leur jeunesse : ils constituent une bibliothèque impressionnante, aux multiples sujets (littérature, sciences, médecine, histoire, arts…). Ils continuent à chercher des chemins d’émancipation par la réflexion et le dialogue. Afin d’avoir un cadre pour mieux réfléchir et échanger sur les idées et mutations sociales en cours, Noël rejoint une loge maçonnique de Clermont-Ferrand et devient un franc-maçon convaincu.

Ce sont des parents très aimants, même s’ils l’expriment peu en parole. Ils aiment voir ou recevoir leurs nombreux amis ou les amis de leurs enfants.
Noël est très sensible, parfois austère, facilement anxieux ou méfiant ; de tempérament un peu tourmenté, il aime le vent dans les arbres, les paysages sauvages, les vagues qui fouettent les rochers. Mais il aime tout autant plaisanter, rire, discuter, raconter ou écouter des histoires.
Marinette est souriante, d’humeur égale, plus confiante et optimiste, plus discrète et réservée aussi ; elle le calme, le rassure. Elle a ses propres convictions, profondément humanistes et pacifistes, plus modérées dans leur expression. Elle parle peu, observe, calme le jeu.

Pour leur retraite, ils font construire une maison à Saint-Maurice, à partir de plans discutés ensemble et réalisés par Noël. Outre l’étage d’habitation, beaucoup d’activités sont prévues : un atelier radio, un atelier photo, un très grand atelier où Noël, souvent avec Gaby, s’adonnera à d’innombrables bricolages ; sans oublier une cave indispensable dans ce pays vigneron. Dehors, ils entretiennent un grand potager, un peu plus loin, un verger et un rucher. Ils sont toujours restés attachés à la vieille maison de Dagout. Elle restait pour eux un refuge de secours : on ne sait jamais, en cas de « coup dur ». Ils la conservent après que son frère René et sa famille l’aient quittée pour une ferme plus grande, et commencent à la retaper à leur retraite.

Ils sont fiers de leurs deux enfants, qui, continuant l’ascension sociale républicaine, ont fait des études supérieures, l’un à l’École d’Ingénieurs des Arts et Métiers, l’autre à l’École Normale Supérieure. Mais Noël me confie un jour qu’un tel changement de milieu social en deux générations n’est pas facile à vivre pour lui.

Ils auront plus tard la joie de pouvoir gâter quatre petits-enfants.

Noël avec Marc (Fin déc. 1974)

Avec Marianne et Olivier (Fin déc. 1977)

Noël ne profitera hélas pas longtemps des parties de pêche et des livres à raconter aux enfants. Frappé d’un douloureux cancer des os, soigné chez lui jusqu’à la fin par Marinette, il s’éteint en juillet 1978.

Marinette poursuit seule la route, toujours dans la maison de Saint-Maurice. Pour être autonome, à 60 ans, elle passe le permis de conduire. Elle s’implique dans la vie associative du village, où elle a la chance d’avoir eu quasiment toute une génération d’habitants comme élèves. Elle participe à la fondation et reste longtemps présidente du Club des anciens de Saint Maurice. Elle accueille souvent ses enfants et petits-enfants, garde tout l’été les 2 enfants de Gaby.

Marinette (1989)

À Saint Maurice, avec ses quatre petits-enfants (été 1987)

Annie, Marianne, Marc, Marinette, Olivier (été 2000)

La complicité entre Marinette et son petit-fils Marc (été 2000)

Elle restera toute sa vie curieuse des innovations techniques : machine à tricoter, trancheuse électrique, walkman, minitel, four micro-ondes… seront l’exceptionnel pêché mignon de cette femme frugale. Elle chantera encore avec ses arrière-petits-enfants, avant de s’éteindre en 2010, à 90 ans.

Les vies de Noël et Marinette sont exemplaires de l’ascension sociale républicaine d’enfants de paysans d’Auvergne, lui très pauvre, elle à peine moins, volontaires, sensibles, travailleurs, devenus instituteur et institutrice. Ils ont laissé de nombreux témoignages sur leur histoire, qui battent encore dans le coeur de ceux qui les ont connus. Tout ceci fera peut-être un jour l’objet d’un roman… En hommage et en témoignage d’une affection que le temps n’altère pas.

-> Mon oncle René et ma grand-mère Marie

René reste, avec sa mère Marie, cultivateur à Dagout. En 1948, il épouse Madeleine Auger, et les trois sont contraints de vivre sous le même toit. La famille s’agrandit avec l’arrivée de trois enfants : Roland en 49, Pierre en 50, Mireille en 55. La vie devient de plus en plus difficile sur la petite propriété morcelée dans les collines, toujours très difficile d’accès ; leurs enfants ont à faire 5 km à pied pour aller à l’école, comme René et Noël en leur temps. En 1958, René et Madeleine se résolvent à quitter Dagout : ils louent une ferme à Perrot, plus bas dans la même commune de Manglieu, 90 ha d’un seul tenant, sur un plateau aux terres moins ingrates. Ils triment très dur : il faut créer des cheptels de vaches, de moutons, de chèvres, acheter un tracteur… Aucune dépense personnelle, tout va au fermage et au développement de l’exploitation. Les choses commencent juste à s’améliorer, mais voilà que les propriétaires mettent la ferme en vente. Que faire ? trouver une nouvelle ferme à louer ? Acheter ? Ils consultent leurs deux fils, alors adolescents : l’ainé, mécanicien, ne restera pas à la ferme, le second, oui. Ils décident d’acheter la ferme, achat financé par un très gros emprunt au Crédit Agricole sur 15 ans. Les voilà contraints à continuer à travailler très dur et économiser sur tout pendant des années pour payer les traites. On ne les verra qu’exceptionnellement sans leurs vêtements de travail élimés, ses sabots de bois pour René, ses pantoufles ou caoutchoucs pour Madeleine. Leur ferme devient bien connue, on vient parfois de loin acheter les excellents produits fermiers dont Madeleine s’occupe : fromages de chèvre, oeufs, volailles élevées en liberté et livrées une fois plumées à la main sur place. L’accueil est simple et chaleureux, instant de détente dans leur dur métier. On s’assoit autour de la grande table de la cuisine, on partage petit casse-croûte ou gâteaux secs, on prend un moment pour échanger. René et Madeleine, comme leurs visiteurs, ont grand plaisir à ces rencontres(3).

L’esprit curieux, René s’intéresse à tout, et aime intéresser les autres. Lecteur attentif de revues agricoles qui lui donnent une meilleure connaissance de son métier, il sait nous expliquer la prophylaxie des maladies des brebis, chèvres, ou vaches, les soins à leur apporter. Les terrains de Perrot sont habités ou cultivés depuis l’époque Gallo-romaine ou celle du rayonnement de l’abbaye de Manglieu dès les années 800. Quand il laboure les terres, il remarque des morceaux de tuiles ou poteries anciennes dans le sol, et s’interroge « ce sont peut-être des restes de villa romaine ? » : il descend de son tracteur, ramasse les morceaux, en fait une collection dans un carton où il note lieu et profondeur de chaque découverte(4). Il met à jour d’anciens drains : « de quand peuvent-ils dater ? ». Il cherche à comprendre les idées en cours : un jour, sur la table, nous remarquons un livre de Pierre Mendès-France en cours de lecture, contraste saisissant avec l’environnement ; une autre fois, il nous demande « On parle beaucoup de Sartre, j’aimerais lire un de ses livres, d’après vous, lequel ? ».

René est aussi un conteur. Il oublie pour un moment les soucis et la dureté d’existence de sa famille. Le regard rieur, « Je vais vous conter… » dit-il. Suivent des histoires vraies ou parfois arrangées, voire franchement féeriques. Ainsi, les vieux morceaux de bois trouvés avec son neveu Gaby en fauchant un pré humide à Dagout deviennent les restes d’une barque des Vickings, arrivés autrefois jusque là (être incapable d’imaginer qu’une barque puisse s’échouer au sommet d’une colline témoignerait d’une totale absence de poésie…). Plus tard, il entraine ses petits-enfants et petits-neveux voir sa nouvelle découverte, « des oeufs de dinosaures ! », trouvés en creusant un drain ; en fait des inclusions d’argile blanche dans le terrain, mais tous les enfants en gardent un souvenir émerveillé !

René…

…et Madeleine dans leur cuisine à Perrot (vers 1978)

René sur le tracteur conduit par sa fille Mireille, à Perrot (vers 1970)

Il a toujours pris son temps pour nous parler, nous montrer les nouveautés de la ferme, les bons coins à champignons « là où j’ai parqué les brebis l’an dernier », le taureau « dont il ne faut pas s’approcher, parce qu’il n’aime pas les parisiens »…
Il n’a jamais eu d’automobile, au plus une mobylette. Il marchait à grands pas, les épaules légèrement voutées, n’avait pas l’air pressé, mais il est allé plus loin que beaucoup d’autres.

En 1958, Marie ne peut rester seule à Dagout, où il ne restera plus qu’un seul habitant, et part avec la famille de René à Perrot. Elle n’est plus « chez elle », mais continue à aider de son mieux. Jusqu’à un âge avancé, elle va garder les moutons, s’appuyant sur un bâton de noisetier, accompagnée par son chien, un bâtard affectueux qu’elle a très bien su dresser : quelques mots et gestes, et il sait comment aller chercher et ramener les moutons.

Marie et ses 4 petits enfants Gaby, Pierre, Roland, Annie, à Dagout (1953)

Marie à Perrot (vers 1980)

Marie à Saint-Maurice (1974)

Chaleureuse, elle aime raconter les histoires des aïeux de la famille, qu’elle a su rendre très vivants à nos yeux : c’est elle qui nous a donné le goût de la transmission. Et aussi les histoires qui se racontaient dans les veillées d’hiver, où l’on n’avait ni radio, ni télé !
Devenue très âgée, elle aime les rencontres dans la cuisine à Perrot. Assise sur une chaise longue, au chaud derrière la cuisinière à bois, caressant un chat sur ses genoux, elle écoute, intervient parfois… Elle prend plaisir à emmener ses arrière-petits-enfants ramasser les oeufs que les poules cachent dans le foin, ou découvrir les derniers-nés de la ferme, poussins, canetons, agneaux, veaux, porcelets…

Parfois coléreuse aussi : ses yeux font alors les pistolets, disait sa petite fille Mireille. Comme ses fils, elle est curieuse de tout. À Perrot, il y a un grand arbre qu’elle n’identifie pas, isolé au sommet du plateau. Elle interroge tous les visiteurs, jusqu’à avoir enfin une réponse : c’est un sequoia, arbre rare, offert par les Américains aux français venus avec Lafayette les aider dans leur lutte pour l’indépendance.

L’âge a à peine estompé la persistance des douleurs d’une existence rude : la disparition sans traces de son frère préféré dans les tranchées de la première guerre mondiale, l’angoisse pour son mari envoyé à la bataille des Dardanelles, la joie puis l’immense douleur de le voir revenu pour mourir si peu de temps après. Encore sourde, disait-elle, des balles qui ont sifflé à ses oreilles quand les Allemands l’ont collée au mur pour lui faire dire où étaient ses fils. Et ses genoux, toujours douloureux depuis qu’elle avait passé une nuit glaciale à cacher dans les bois ce qu’ils ne devaient pas découvrir. Et la pauvreté, qui l’aura suivie toute sa vie.

Mais elle est restée malicieuse, d’une intelligence vive. Et, à 96 ans, elle ira un soir comme les autres se coucher calmement, mais ne se réveillera pas. Les poutres de sa chambre ne seront désormais plus hérissées des dizaines de clous qu’elle plantait à chaque fois qu’elle voulait suspendre un vêtement ; une petite manie qui est devenue la trace pointillée de son fantôme souriant.

-> Jean-Michel Flandin

Biographie

Jean-Michel Flandin (Gin ou Ginn ou Djinn)

1909 : Naissance à Clermont-Ferrand
1934 : Agrégé de Grammaire, nommé à Clermont-Ferrand
1937 : Chargé de cours de Philologie ancienne à la Fac de Lettres
1940 : Rassemble des étudiants qui s’opposent à l’armistice
1943 : Arrestation – Relaché – Révoqué par Vichy – Devient Clandestin
Arrestation de sa femme. Activement recherché à la suite de
l’assassinat chez lui de 2 haut-gradés Allemands.
1944 : membre du comité de libération de Clermont-Ferrand
1947 : élu au Conseil Municipal de Clermont-Ferrand (maire-adjoint)
1949 : élu Conseiller général du Puy de Dôme
1951-1955 : élu député du Puy de Dôme (parti gaulliste RPF)
1953 : élu maire de Royat (Puy de Dôme)
1956 : Nommé professeur au Lycée Carnot à Paris
1967 : la maladie l’oblige à arrêter ses activités.
1969 : décès à Isigny (Calvados)
Distinctions : Commandeur de la Légion d’honneur.
Rosette de la Résistance.

Extraits de «Hommage à Jean-Michel Flandin». Ce document, édité par sa famille, regroupe de
nombreux hommages reçus après son décès. Il nous a été offert par Claude Badenier-Flandin, fille du
Pr Flandin, qui nous a donné son aimable autorisation pour publier ces extraits.

Un tempérament exceptionnel
(…) J.M. Flandin reste pour moi le modèle de l’amitié, de la fidélité, et du courage. Courage physique et
moral tout au long de sa vie dans sa lutte contre la maladie, dans la Résistance et à l’égard de toutes
les médiocrités rencontrées. (…) Sa vie fut un combat perpétuel et il n’était heureux que dans et par la
lutte. Il était toujours du côté de ce qui lui paraissait noble, c’est-à-dire le plus souvent du mauvais côté
pour qui aurait voulu faire carrière. Georges Pompidou.

(…) J’ai découvert sous les apparences de la courtoisie la plus accueillante, le grand universitaire,
l’écrivain, le poète, le journaliste, le fin lettré aux formules teintées d’ironie, le psychologue attentif que
son inlassable appétit de savoir conduisit de l’agrégation de grammaire et de philologie au doctorat
de médecine ! l’homme de caractère inflexible, qu’aucune souffrance, aucune misère, ne firent jamais
plier, même lorsqu’il eut à supporter de cruels sacrifices dans sa chair et dans ses affections, et qui
cachait derrière un sourire un peu gouailleur une grande timidité de nature et le charme d’une jeunesse
que ni l’âge ni l’expérience n’avait pu effacer. Emilien Amaury

Résistant, enseignant, député, partout, un entraineur.
(…) Un mot me paraît le caractériser au mieux, ce fut un entraîneur. Entraîneur pour ses élèves qui
l’adoraient, j’en ai eu maintes preuves. (…) Jamais il ne cessait de s’intéresser à ceux qu’il avait formés.
Entraîneur pour ses compagnons du maquis, entraîneur pour ses collègues à la mairie de Royat
ou à la Chambre des députés. Pourquoi y était-il rentré, pourquoi fut-il maire ? C’est qu’après le régime
que nous avions eu à subir, après l’occupation, nous voulions, vieux et jeunes, contribuer de notre
mieux à fonder une France nouvelle, plus libre, plus ouverte, plus moderne. Mais pourquoi ne pas le
reconnaître, il n’était pas fait pour la politique. Il était trop droit, trop loyal, pour ses méandres ou ses
compromissions. Il aimait trop aussi parler franc, et même il ne se privait pas de quelque sarcasme
dont la vérité était redoutable. Député ou simple citoyen, dans la mêlée ou du dehors, il demeura fidèle
à son idéal et à ceux qui l’incarnaient. Il y mit son honneur et son coeur. Georges Wormser

Agrégé de grammaire, il fait ses études de Médecine.
(…) Quelle est la part de la vocation et des circonstances dans la décision de Jean-Michel Flandin
d’aborder des études médicales ? Les circonstances sont de deux ordres : le repliement de la faculté
de médecine de Strasbourg à Clermont durant les années 39-45 et la destruction par la Gestapo de
tous les documents réunis pour l’établissement de sa thèse de doctorat en lettres. Quant à sa vocation,
elle correspond à son amour de l’homme, à sa curiosité intellectuelle qui le poussa à comprendre les
phénomènes pathologiques tant somatiques que neuropsychiques qui affectent l’individu.
(…) Son PCB passé devant la faculté des sciences de Clermont-Ferrand, il se prépare à affronter les
marches médicales. Une fois encore sa quête intellectuelle est repoussée par les événements. Son
engagement total dans la résistance et son rôle de chef efficace contre l’occupant allemand lui vaut
une destruction familiale complète, son indispensable disparition dans le maquis.
(…) Après la Libération, Jean-Michel passe facilement ses examens de première année et fréquente
en élève assidu les stages hospitaliers. Brillant, son charme, sa joie au travail jouent au niveau des
jeunes étudiants qui l’adoptent, et auprès des patrons qui deviennent ses amis.
Henri de Lignerat, Médecin

Député très actif
-> Cf. article sur le site : https://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/3023,
     -> cliquez ensuite sur « Biographies »

Professeur Agrégé de grammaire, il préfère enseigner en premier cycle (de 6ème à 3ème)
(…) Il n’était à ses yeux de plus hautes tâches que celle d’initier de jeunes garçons à notre culture, de
les aider à découvrir le monde moderne à travers les humanités classiques. (…) Ce pédagogue-né
était un éveilleur d’âmes. Il ne s’agissait point avec lui de pédagogie abstraite. Les théories, si brillantes
soient-elles, ne le séduisaient guère ; les discussions d’école lui semblaient oiseuses et le laissaient
indifférent. Il était attentif au regard de ses élèves et à leurs réactions, plus sensible peut-être à leurs
efforts qu’aux résultats obtenus, toujours prêt à récompenser pour n’avoir pas à punir. Henri Faure

Lettres à Noël

Le Pr Flandin et Noël sont toujours restés en contact, même lointain, en particulier à l’occasion des
voeux du nouvel an. Voici quelques extraits de lettres adressées à Noël :

Clermont, le 28 octobre 1944
(…) Mon cher ami, J’ai appris avec plaisir votre nomination et que vous ne vous déplaisez pas dans
votre nouveau poste. Je note dès le début de votre lettre vos éternelles illusions : la censure continue
d’exister, mais elle a pour mission de nous renseigner sur l’état d’esprit du public, et des lettres comme
la vôtre ne peuvent que confirmer nos sentiments. Il y a incontestablement un gros malaise, et si nous
ne trouvons pas une solution rapidement je ne sais trop où nous irons… Ou plutôt je ne le vois que trop.
J’aimerais d’ailleurs en bavarder un jour avec vous.
(2 paragraphes suivent au sujet des difficultés de Noël pour obtenir un certificat de ses activités de
résistant, et des Allocations Familiales)
(…) Ne désespérons pas, il y a contre nous un intense travail de freinage. La 5e colonne n’est pas
morte. A nous, par notre union et nos efforts, d’aller vers le mieux. J’assure pour ma part une sacrée
besogne, je m’y crève et pourtant je m’y cramponne. Transmettez à votre femme mes hommages respectueux,
une caresse pour les enfants et à vous mes plus cordiales amitiés. J.M Flandin

Paris, le 6 janvier 1960
(…) Chers amis, Vos voeux nous ont beaucoup touchés, comme votre souvenir et nous vous adressons
à notre tour tous nos souhaits les meilleurs et les plus affectueux pour cette nouvelle année, pour
vous, Gaby et Annie. Et je vous charge de ne pas oublier votre chère maman – se rappelle-t-elle le
temps où je gardais les vaches ? – et votre frère, et de leur transmettre toutes mes amitiés.
Que votre frère soit déçu, comment s’en étonner ? Ne le sommes-nous pas tous ? Et ce qui vient de se
passer n’est pas pour nous réjouir. Je sais bien que le progrès n’est jamais uniforme mais quel recul.
(…) Ne nous faisons pas d’illusions à notre tour : la lutte sera longue, et quoique nous soyons certains
de l’issue – car la Raison l’emporte toujours – il y aura des heures difficiles.
(…) J’ai réduit mon activité depuis que mon amputation m’a obligé de m’apercevoir que j’étais – disons
moins jeune -. Mais un appareil bien adapté maintenant me permet de penser que je vais bientôt reprendre
la bataille. Écrasons l’infâme !
Donnez-moi l’adresse de votre frère, j’aimerais lui écrire un mot quelque jour, et peut-être lui enlever
– qui sait ? – un peu de son pessimisme.
A tous les voeux que je fais pour vous et votre famille, laissez-moi en ajouter un : que cette année me
fera la joie de nous revoir et de bavarder un peu plus longuement.
Cordialement à vous. JM Flandin.

Paris le 30 décembre 60
Chers amis, Cette année je ne veux pas me laisser devancer. Et j’espère que mes voeux arriveront à
bon port avant les vôtres. Que vous souhaiter ? d’abord la santé pour vous et ceux qui vous sont chers.
Et puis que les soucis dévorants ne vous assaillent point trop. Car comment ne pas avoir sa petite
part ? J’espère que votre maman se maintient et que votre frère se tire au mieux de son dur métier.
Quant à la situation, d’année en année, elle devrait aller mieux et elle empire. (…) Peut-être est-ce
de notre faute, parce que nous avons laissé aller les choses. Et que les hommes hissés aux bonnes
places ne sont point, il s’en faut, les meilleurs. (…) Décidément il vaut mieux ne pas trop philosopher,
mais quand on est près des pouvoirs, comment ignorer les scandales qui s’y développent. Et nous
avons parlé de ceux de la 3e ? Enfin, j’espère bien que nous aurons l’occasion de rappeler le passé et
les beaux jours du Conroc, au cours de cette année 1961. Bien cordialement, JM Flandin.

Notes de bas de page

(1) Tels que les appelait Charles Peguy ou Gilles Goiset dans « Les Hussards noirs de la République au service du savoir » Le Pythagore Eds (2022)

(2) Ce qui provoquera le seul et bref conflit que j’ai vu entre Noël et son frère René. En apprenant cela, René reproche à son frère de partir en vacances, plutôt que de venir presque tout l’été à Dagout pour l’aider aux durs travaux agricoles, ce qu’il faisait jusqu’à présent.

(3) Dans son film Le Chagrin et La Pitié (7), M. Ophuls interview les frères Grave, qui habitent Yronde, village du même secteur que René, et paysans comme lui. René les connaissait depuis ses activités de liaison : je trouve chez eux un accent, une façon de s’exprimer, un humour similaire à celui de René.

(4) Son petit fils Jacques, fils de Mireille, aussi curieux que son grand-père, montrera ces restes de poteries au musée Bargoin à Clermont-Ferrand, et aura confirmation : ils proviennent bien de l’époque gallo-romaine.