Passer au contenu principal

Préliminaires

-> Préface

Le maquisard est devenu en 1944 la figure emblématique de la Résistance intérieure. Les défilés de la libération où les soldats américains leur font souvent une place d’honneur font apparaître au grand jour ces soldats héroïsés et légitiment la lutte qu’ils ont menée. Ceux que les Allemands et leurs alliés de Vichy appelaient « terroristes » deviennent des figures locales incontournables, vont souvent accéder aux conseils municipaux d’après-guerre, être pour longtemps des repères moraux, des « leaders d’opinion ».

Un imaginaire du maquis s’est alors développé, peuplé de montagnes, de parachutages nocturnes, d’embuscades, d’audacieux héros, le tout puisant et refaisant jouer des mythes anciens : camisards, contrebandiers, bandits d’honneur ailleurs, combattants de la liberté de diverses époques, revisités ou réinvestis. Les maquis, ou « le » maquis, comme on disait à l’époque, unifiant ainsi un phénomène complexe, ont donc un temps personnifié la Résistance intérieure, Glières ou Vercors répondant à Koufra ou Bir Hackeim, symboles de la geste des Forces françaises libres.

Bien sûr, avec le temps, les historiens -et assez souvent les maquisards eux-mêmes- ont déconstruit les mythes, restaurant la chronologie, les effectifs, réévaluant leur rôle militaire, étudiant leurs liens avec Londres et Alger. Les travaux de Roderick Kedward, dans les années 80, et ici en Auvergne le travail méticuleux d’Eugène Martres ont affiné la lecture historique du phénomène maquisard dans sa dimension politique, militaire et sociale.

La convocation de la jeunesse française pour le travail en Allemagne, décidée en septembre 1942, effective en février 1943 est incontestablement un tournant, mais mérite examen. Dans l’intervalle, la zone sud dite « libre » a disparu, occupée par les armées italienne et allemande après le débarquement allié en Afrique du Nord. Ces deux événements ont accentué la perte de confiance de l’opinion à l’égard du régime, du moins du gouvernement.

Mais il y a loin d’un refus éparpillé de partir en Allemagne à la constitution de maquis. En 1940-41-42, la première génération de résistants, des hommes et des femmes plutôt citadins, intellectuels ou militants politiques d’avant-guerre avaient surtout fait de la politique, du renseignement, s’appuyant sur leurs réseaux de sociabilité, professionnels, sportifs, militants. Noël Roussel à travers son témoignage et son histoire personnelle décrit ainsi finement la pépinière enseignante.

Au début de 1943, ces premiers responsables de la Résistance commençaient à peine à établir des petits camps-refuges pour cacher des amis « grillés », quand ils ont dû gérer cet afflux de jeunes réfractaires, hors-la-loi, résistants potentiels mais totalement démunis qui n’ont pas créé mais peuplé ces maquis. Beaucoup n’étaient pas préparés physiquement ni même moralement à devenir des soldats de la résistance.

Ils ont pourtant contribué à la grande mutation de la Résistance, qu’ils ont ruralisée et massifiée. Pour vivre dans une clandestinité que les circonstances leur imposaient, il a fallu trouver des lieux à l’écart, des abris, des complicités, du ravitaillement. Mais pour devenir des combattants, il leur fallait des armes, des équipements, des « encadrants » et surtout des perspectives d’action.

Le printemps et surtout l’été 1943 vit donc l’éclosion d’un « peuple du maquis ». Le problème fut beaucoup plus aigu à l’automne et pendant l’hiver. Les perspectives de lutte étaient quasi nulles : le débarquement espéré était reporté, les armes étaient rares, l’inaction démobilisatrice, et les incursions allemandes (la terrible répression de décembre 1943 à Billom) avaient souligné l’impuissance militaire des maquis. Les maquisards des premiers camps se sont alors dispersés. Ils ont fait le dos rond, attendant fiévreusement des perspectives nouvelles
au printemps.

Lorsqu’ont fleuri les maquis de la deuxième génération, au printemps 1944, et plus encore, de la levée en masse après le débarquement du 6 juin, le combat se mène au grand jour. Même si au Mont Mouchet comme en Vercors, ils n’ont pas pu vaincre dans une bataille rangée une armée allemande matériellement et numériquement bien plus forte, les ma quisards de l’été 44 ont bloqué, fixé, harcelé l’occupant ainsi mis en situation de faiblesse. Si sa réaction a souvent été terrible notamment contre les civils (on pense évidemment à Tulle, Oradour), des dizaines de milliers d’Allemands ont été fait prisonniers sous la pression conjuguée des armées alliées et des maquisards qui ont libéré seuls des régions entières
en août 1944.

Le témoignage de Noël Roussel, franc et sobre, scrupuleusement établi et mis au clair par Annie Uhry-Roussel, témoigne remarquablement de la naissance de la Résistance et de son évolution, du petit groupe de sociabilité politique des débuts à la fabrique de réseaux, de la rupture avec la « légalité » de Vichy au passage à la lutte armée. L’historien se rappellera toujours humblement que sur cette période, le témoignage ne remplace pas l’archive mais en comble bien souvent les lacunes.

-> Gil Emprin, historien.

-> Avant-Propos

Pourquoi publier encore sur la période de la Résistance en 1939-1944 en Auvergne alors que de nombreux ouvrages historiques ou récits sont déjà parus sur le sujet ? 

Constant Noël Roussel, mon père, était originaire d’un petit hameau isolé dans les collines boisées du Livradois, prés de Billom, qui ont abrité plusieurs maquis de 1943 jusqu’à la libération et subi les grandes rafles de décembre 43 – janvier 44… Ni chef, ni membre des Corps Francs d’Auvergne, il a été impliqué dans de nombreuses actions moins glorieusement connues, moins directement dangereuses, mais aussi nécessaires à la Résistance. Très marqué par cette période, il avait l’intention d’écrire un livre sur la Résistance locale. Soigneusement, il conservait tracts, articles de journaux ; il lisait les parutions, consultait des archives, notait les informations obtenues lors de ses lectures ou rencontres, en particulier au sein de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance). Mais en 1977, trois ans après sa retraite, nous apprenons qu’il a un cancer avancé qui le condamne à brève échéance. Pour comprendre ce qu’il avait vécu, lui, au quotidien, je l’ai alors interrogé et enregistré ses récits : « Comment ça s’est passé pout toi ? Quelles étaient tes actions ? Comment tu faisais ? ». Les mois suivants, il a trouvé la force d’en écrire une partie, manuscrite, afin de les compléter ou préciser, recherchant toujours l’exactitude des faits et des personnes impliquées, mais il est décédé sans pouvoir finir en juillet 1978. Tous ces documents sont restés dans les archives familiales, parfois complétés par ma mère.

A l’occasion du 80ème anniversaire de la Libération, j’ai réalisé qu’il devenait très urgent de mettre en forme ce matériau avant qu’il ne tombe dans l’oubli, au moins pour ma famille et les associations pouvant être intéressées par l’histoire des lieux cités. Les personnes avec qui j’ai pris des premiers contacts (Anne Cogny et Denis Cibien de l’association Pays d’art et d’Histoire de Billom, Manuel Rispal des Éditions Authrefois) m’ont montré l’intérêt que pouvaient avoir ces témoignages. J’ai alors décidé de les publier.

J’ai tenu à respecter au mieux ce qui a été dit ou écrit par mon père. Il ne s’agissait pas d’écrire un livre construit, avec un style homogène, mais simplement de regrouper ses témoignages sur des évènements vécus, parfois détaillés, parfois fragmentaires, toujours concrets. Ceci a nécessité de faire des choix.
Les évènements sont présentés dans l’ordre chronologique. Les styles des témoignages sont différents, entre oral et écrit bien sûr, mais aussi entre les formes d’écrits parfois narratifs, parfois historiques, ou sous forme de notes non rédigées : j’ai alors dû, en mêlant ces styles, adapter les formulations. Pour les témoignages oraux, j’ai gardé les modes de conjugaison : le temps est au passé, Noël emploie « je » au singulier, et « on » au pluriel (ou lieu de « nous »). Pour transcrire ses écrits qui étaient sur un mode différent, j’ai utilisé la première personne « je » ou « nous », et mis le temps au présent, en espérant améliorer ainsi l‘homogénéité du texte et la fluidité de la lecture. J’ai parfois ajouté quelques souvenirs personnels de ce qui se racontait dans ma famille, par mon père, ma grand-mère Marie Roussel-Rodilhat (sa mère), ma mère Marinette Roussel-Dauquaire (sa femme), mon oncle René Roussel (son frère). Plus quelques commentaires ou extraits qui me paraissaient utiles pour une meilleure compréhension du contexte.

Chaque source du récit est repérée dans ce qui suit :
-> les témoignages manuscrits par Noël Roussel,
-> les témoignages oraux enregistrés,
-> les commentaires ou souvenirs personnels,
-> les extraits de documents, parfois fragmentaires – omission dans l’extrait indiquée par (…)

Le résultat reste hétérogène, j’espère que cela ne rebutera pas le lecteur. Les noms des personnes citées sont conservés. Leurs noms de clandestinité sont donnés entre parenthèses. Seuls les noms de collaborateurs sont masqués. Le terme de Gestapo (Geheime Staatspolizei, police secrète d’Etat), systématiquement utilisé par Noël comme dans beaucoup de récits de cette époque, est conservé ici. En fait, il désigne souvent le SD (service de renseignement et du maintien de l’ordre des SS, Sicherheitsdienst).

Dans quelques très rares cas, il est fait état de tensions qui ont pu exister à l’intérieur de la Résistance, ou le récit d’évènements peut légèrement différer de celui d’autres témoins. Cette difficulté, inhérente à tout recueil de témoignages, est accentuée ici par les dangers et les conditions extrêmes de cette période, où chaque action, chaque déplacement pouvait avoir des graves conséquences et être sujette à désaccords. On peut ajouter qu’entrer en Résistance témoignait de forts caractères… Tous ces acteurs, dont il faut rappeler le courage, se sont pourtant unis pour participer énergiquement à la libération du pays, à la victoire finale et refonder la République. Dans un souci mémoriel de conserver tous les éclairages, ces passages sont maintenus.

Les illustrations ont pour la plupart été sélectionnées dans les archives familiales. Sinon, l’origine en est précisée. Toutes les cartes annotés proviennent de Géoportail. Pour en savoir plus, on trouvera en annexe une chronologie des principaux évènements historiques et la bibliographie.

Pour mener à bien ce projet, j’ai efficacement été aidée par Marianne et Olivier Roussel, les enfants de mon frère Gaby (†2020), qui ont numérisé les enregistrements audio et scanné les écrits et documents ; par mes enfants Marc et Zoé Uhry pour la rédaction, la mise en forme, et la réalisation de la publication ; par mon petit-fils Oscar Uhry qui a réalisé les cartes. J’ai également été soutenue par l’intérêt qu’ont manifesté tous mes proches, famille ou amis, leur écoute, leurs remarques constructives, qui m’ont permis d’améliorer le récit et garder jusqu’au bout confiance et énergie. Je les remercie tous très chaleureusement.

À Coublevie, juin 2025.

-> Annie Uhry-Roussel, née en janvier 1944 à Dagout, par Manglieu (63 270).

Biographie de Constant Noël Roussel

Bien que son premier prénom soit Constant, ses proches et amis préfèrent l’appeler par son deuxième prénom, Noël, que nous utiliserons donc dans ce qui suit.

Il nait le 27 décembre 1919 à Dagout, petit hameau dans les collines au Sud de Billom, entre Manglieu et Isserteaux. Il grandit dans sa famille « paysanne pauvre ». Son père meurt en 1922 d’un accident dû au paludisme contracté à la bataille des Dardanelles pendant la guerre de 14-18. Sa mère Marie reste seule pour élever ses 2 fils, René (8 ans) et Noël (3 ans), avec sa belle-mère très âgée.
Noël va à l’école primaire d’Isserteaux. Il « apprend bien ». Son instituteur, Mr Grenier, persuade sa mère de le présenter au concours des bourses afin d’aller au Cours Complémentaire et devenir plus tard instituteur.

D’octobre 37 à juillet 40, il est élève à l’École Normale d’Instituteur à Clermont-Ferrand. Il passe toutes ses vacances à Dagout, pour aider sa famille, ou faire des journées comme ouvrier agricole dans le voisinage. Son frère René, mobilisé en 39, est fait prisonnier en 40, puis s’évade et revient à Dagout. En 40, à un cours d’esperanto, il rencontre Marinette, élève institutrice, qui deviendra son épouse.

D’octobre 40 à juillet 41, il occupe successivement trois postes, nommé ici ou là au gré des retours de prisonniers : à Jumeaux, puis La Combelle, pays miniers au sud du département, puis à La Bourboule.

En septembre 41, Noël et Marinette se marient, et sont nommés pour la rentrée d’octobre à Aulnat, où se trouve l’aéroport de Clermont-Ferrand. Leur fils Gaby nait en juillet 42.

En juillet 43, appelé au STO, Noël est réfractaire, et retourne à Dagout chez sa mère et son frère René. Ils organisent ou participent à de nombreuses actions de Résistance jusqu’à la Libération en août 44. En janvier 44, Marinette le rejoint à Dagout, leur fille Annie nait fin janvier.

D’octobre 44 à août 55, ils sont instituteurs à Boudes, au Sud du département.

Après un an passé à Charbonnier les Mines, ils sont nommés en septembre 56 à Saint-Maurice-ès-Allier, où ils s’installent définitivement.

En décembre 74, Noël part à la retraite. Il a de nombreux projets, dont celui d’écrire un livre sur la résistance locale, mais décède en juillet 78, avant d’avoir pu le faire.