> Au lendemain de l’armistice de juin 1940

Dès les premiers jours du régime de Vichy, les sentiments de la population peuvent se classer en 3 catégories :
• les partisans de Vichy, qui sont tout heureux de la défaite, la divine surprise
• les gens qui sont consternés par la défaite mais semblent accepter Vichy et l’occupation
• ceux qui n’acceptent pas ou mal cet état de choses, qui ont « l’esprit de résistance ». Les expres- sions en sont très variées : l’un résiste politiquement, l’autre cache des armes, l’autre aide les éva- dés, l’autre fait écouter Londres à ses voisins. Beaucoup de ceux qui n’osent pas le faire eux-mêmes l’approuvent. Dès le début, ils sont beaucoup plus nombreux que ce qu’ont prétendu certains his- toriens et même certains chefs de la résistance (Pétain n’organisera d’ailleurs jamais d’élections). Dans le même temps, beaucoup font des gorges chaudes des manifestations pétainistes ou légion- naires. Ils refusent de s’associer à ces manifestations malgré les pressantes invitations du pouvoir.
< On en parle
Quand tu parlais avec quelqu’un, tu voyais bien tout de suite de quel côté il était. Ceux qui écoutaient la radio française, la radio de Vichy, te racontaient ce qu’elle disait ou ce que disait la radio alle- mande : ils disaient que c’était bien fait, qu’on avait que ce qu’on méritait, que c’était la faute des communistes, du Front populaire, etc… ; on voyait bien alors qu’on avait à faire à quelqu’un qui était pour le gouvernement de Vichy. D’autres parlaient des soldats allemands qui nous prenaient tout, qu’il y avait un gouvernement à Londres. Ça c’était la radio anglaise qui l’avait annoncé, bien sûr que la radio de Vichy n’en avait pas parlé. Oui, les gens parlaient librement, enfin pas à n’importe qui, aux gens en qui ils avaient vaguement confiance ; mais on ne pouvait pas mettre tout le monde en prison ! Comme ça, les gens se sont pour ainsi dire triés : on savait qu’un tel était pour Vichy, un tel était pour Londres, qu’il était gaulliste. On l’appelait déjà gaulliste, bien qu’il n’ait rien fait : écouter la radio de Londres, ça suffisait pour qu’il soit « gaulliste ». Peu à peu les gens hostiles à Vichy et aux allemands apprennent ainsi à se connaître et à communiquer leurs informations.
< On cache des armes
Un des premiers actes du gouvernement de Vichy est de ramasser les fusils de chasse. Un grand nombre de chasseurs refusent de rendre leurs armes malgré les menaces de sanctions. C’est déjà un acte de résistance. Dans la commune de Manglieu, j’évalue entre un 1/4 et 1/3 le nombre de fusils qui n’ont pas été rendus en mairie. Autre chose qui s’est passé en 40 : quand l’armée en dé- route a reculé, des officiers de l’armée ont caché leurs armes et les ont soustraites aux contrôles des commissions d’armistice. D’autres ont abandonné leurs armes, et des types les ont ramassées et camouflées. On se demande à quoi ils pensaient, c’était simplement pour ne pas les laisser prendre aux allemands, on ne sait jamais, ça peut toujours servir, ne serait-ce que pour aller chasser les sangliers. Jarrige (1), de Vic le Comte, avait fait ça, et ces armes ont servi par la suite.
< On aide des prisonniers à s’évader
En zone occupée et aux environs de la ligne de démarcation s’établissent très rapidement de vé- ritables réseaux d’évasion pour prisonniers de guerre. Le prisonnier est pris en charge, renseigné, aiguillé, guidé même jusqu’en zone libre (en décembre 1940 mon frère René a utilisé un de ces réseaux pour s’évader).
< On écoute Radio Londres
Dans beaucoup de familles, on commence d’organiser l’écoute de la radio de Londres. C’est ainsi,
que pour ma part, en 40-41, j’allais tous les soirs écouter Londres chez monsieur Fournet à Jumeaux.
< Les premiers tracts apparaissent
Les premières actions organisées que j’ai vu apparaitre ont été les tracts. Le premier que j’ai vu, en octobre 1940, était envoyé par la poste à quelques instituteurs. L’administration, dès qu’elle l’a su, a enjoint ceux qui les avaient reçus de les renvoyer à l’inspection. Certains l’ont fait, mais beaucoup d’autres ont fait circuler le papier parmi leurs amis. Les premiers tracts anti-Vichystes et anti-Alle- mands que j’ai vus étaient souvent d’origine communiste.
Parce que les communistes étaient déjà dans la clandestinité, eux. C’est le gouvernement Daladier, sous la 3e République, qui avait interdit le Parti communiste en Sept 39. Alors ils avaient une orga- nisation clandestine déjà un peu rodée. J’étais à La Combelle(2) à ce moment. Je me souviens, tous les 8 jours, il y avait des distributions de tracts communistes. Ils les tiraient probablement la nuit sur des machines à polycopier, des vieilles ronéos, sur ce qu’ils avaient… Et puis ils en laissaient un peu partout. Celui qui avait une distribution de tracts à faire, il ne s’amusait pas à les donner un par un, parce qu’il ne serait pas allé bien loin, évidemment. Il les distribuait par paquets, les écartait dans un endroit passager, le long d’une voie ferrée, à l’endroit où sortaient les mineurs, le long de leurs chemins. Après, on se les passait de l’un à l’autre. Il y avait aussi des distributions systématiques, par exemple des types qui en mettaient dans toutes les boîtes à lettre, comme le fait un facteur ; il y avait eu ça à Saint-Germain Lembron…
Plusieurs syndicalistes ou anciens syndicalistes sont arrêtés, mais la mesure est inefficace. À La Bourboule, en mai-juin 41, j’étais un des seuls qui était pour De Gaulle.
(1) cf. Annexe 3 : Jarrige (Lamy) (2) Pays Minier proche de Jumeaux
Est-ce la raison pour laquelle son courrier est surveillé ? en juin 41, une lettre de sa fiancée Marinette à Noël est ouverte par « les autorités de Contrôle ».
JUIN 1940 > AUTOMNE 42
> 1941-42 : la résistance s’organise < Les mouvements de résistance apparaissent
Les motivations profondes de ceux qui « entrent en résistance » sont l’espoir de libérer le sol de la présence et des exactions allemandes, l’espoir de rétablir la République qui a été remplacée par le régime de Vichy au caractère ouvertement fasciste. Les premiers mouvements commencent à recruter : chez les gens très patriotes ; chez les syndicalistes, socialistes, communistes, traqués par Vichy ; chez les francs-maçons que Vichy a aussi révoqués, ou même emprisonnés… .
Fin 1940, les péripéties de la campagne contre la Grèce montrent qu’une volonté décidée peut mettre un échec le nazisme. En juin 1941 la guerre contre la Russie ranime l’espoir des premiers résistants.
En 1941 apparaissent les premiers journaux clandestins qu’on fait circuler d’un ami à l’autre, et quelques tracts imprimés par des groupes régionaux. En 1942 les journaux clandestins deviennent de plus en plus nombreux et réguliers. Les réseaux de distribution sont assez bien établis. On com- mence à parler de réseaux de Résistance.
Ainsi sont apparus les grands mouvements de Résistance. Les plus importants, c’étaient Combat, Francs-tireurs et Libération, chacun avait son journal. Le journal Combat a été fondé par Frenay, un officier républicain, un militaire de carrière ; il a fait un journal patriotique qu’on appelait Combat. C’était une vague feuille ronéotypée au départ, et puis elle a été imprimée. Il l’a fait distribuer par- tout dans la zone sud de la France. Mais, par ici, je ne crois pas qu’on en ait eu en 41, on en a eu plus tard. Il y a eu aussi les journaux Libération d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Francs-Tireurs de Jean-Pierre Levy. Peu à peu, il y a eu des centaines de journaux, peut-être plus. Ceux qui les éditaient avaient chacun toute une organisation, pas très importante, mais il fallait quand même une dizaine de bonhommes : l’un qui fournissait le papier, l’autre l’imprimerie, l’autre les articles, l’autre qui les faisait distribuer par des copains, pas très nombreux, parce que plus on était nombreux, plus on risquait gros.
< L’organisation armée
Après est apparue l’organisation armée de Combat. Frenay, le créateur de Combat, était un mili- taire ; évidemment, il a eu l’idée de faire une organisation spéciale rien que pour des actions mili- taires, pour des récupérations d’armes, des sabotages. Il a vu un peu plus loin. C’était au début, en 1941 ; je ne l’ai pas vu apparaître, c’est la radio de Londres qui en a en parlé, l’a expliqué.
> 1941 – 42 : À Aulnat, Noël agit et s’engage…
Noël et sa femme Marinette, tout jeunes mariés, sont nommés instituteurs à Aulnat, pour la rentrée 1941. Leur logement est dans le bâtiment de l’Ecole. Le directeur, Léon Goutteratel, est leur voisin. Il ne cache pas ses opinions : l’affichage du portrait de Pétain étant obligatoire dans les classes, il l’a fait, mais en plaçant les punaises dans les yeux du maréchal ! Noël et lui deviennent très proches. Noël l’appelle affectueusement « Père Goutteratel ».
Franc-maçon, Léon Goutteratel est mis à la retraite d’office par Vichy, mais reste secrétaire de mai- rie. Aulnat étant à côté de Clermont-Ferrand, les contacts avec d’autres sympathisants ou actifs de la Résistance deviennent plus « faciles » et nombreux.
Diffusion de tracts
J’ai été amené à agir tout simplement, par des gars, en parlant avec eux. Un beau jour, un type m’a dit : « si on a besoin de vous, est-ce ce que vous pouvez distribuer des tracts ? ». Ou bien même j’ai demandé, « donne m’en un paquet, je connais des gars que ça intéressera ». Un cousin, Paul Rodilhat, qui travaillait à la mairie de Clermont, m’en a fourni plusieurs livraisons fin 41, en quantité… Quand les tracts sortaient, j’allais les chercher à la mairie. Il m’en donnait par exemple 50, et moi je les partageais en 3 ou 4 paquets, et j’en portais un paquet à un endroit puis un paquet à un autre, ça en faisait 10-15 à chaque endroit, et puis après les autres les donnaient par 2 peut-être. La dis- tribution se faisait un peu comme les marchandises : il y avait le grossiste, le demi-grossiste, le dé- taillant… À Aulnat, on en parlait avec le père Goutteratel ; comme je n’avais pas de poste de radio, on allait écouter la radio de Londres chez lui. J’ai reçu d’autres tracts venant de lui. C’est comme ça que j’ai véhiculé des tracts, jusqu’à Clermont, jusqu’à Manglieu, jusqu’à Saint Eloy les Mines…
L’engagement
J’ai eu le contact par André Goutteratel (le fils). Un jour, en parlant, j’ai dit :
– Si on savait, on pourrait faire quelque chose, c’est qu’il faudrait être groupé. Ces gars-là, tout le
monde en parle, mais personne ne les connaît.
– Est-ce que vous voulez travailler avec nous ?
– Bien sûr !
– Bon, alors si une fois on a quelque chose à faire, on comptera sur vous.
Au départ, c’était l’Armée Secrète (AS) qui l’avait contacté. Plus tard, elle n’a plus donné signe de vie, il est passé aux Ardents : c’est ainsi que j’ai d’abord appartenu au mouvement Les Ardents(3), qui marchait en triangle, par 3.
Vers le 1er novembre 42 : la recherche de cachettes
Un jour, suivant un ordre de l’AS, André Goutteratel me dit : « si vous allez chez vous – vous êtes de la campagne – il faut recenser immédiatement toutes les cachettes susceptibles de camoufler des armes, des vivres, ou des gens ».
Je pars le dimanche suivant dans la région d’Isserteaux et Manglieu, et avec mon frère René, on fait un bref recensement de ce qui peut exister dans le coin. Mon frère continue à se renseigner. Plu- sieurs contacts sont pris. C’était juste avant le débarquement allié en Afrique du Nord(4). Ça je m’en souviens très bien, parce que quand j’ai demandé à Dagout, aux Vallières, à La Beauté, les types disaient toujours « Oh bien, va savoir, on en parle toujours mais il ne se fait jamais rien ».
Le dimanche suivant, avec André Goutteratel, nous repartons à Manglieu. Nous visitons les gens déjà vus : Raymond Roussel de La Beauté, Jean Vaure des Fourguis. Aux Fourguis, Vaure nous apprend le débarquement des Alliés en Afrique.
(3) cf. Ardents, page 20.
(4) Le débarquement allié en Afrique du Nord (opération Torch) a eu lieu le 8 novembre 1942.
JUIN 1940 > AUTOMNE 42
Alors on leur dit «vous voyez que ce n’est pas la rigolade, que ce sont des choses qui se préparent et qu’il faut prendre au sérieux». Je pense que les gars qui avaient donné l’ordre savaient que le débarquement allait avoir lieu en Afrique. Ils prévoyaient une occupation de la zone sud, que les Allemands y fassent des rafles importantes, qu’on soit obligé de se cacher.
Quelques jours plus tard, c’est l’occupation de la zone sud, puis Toulon(5).
D’autres actions sont engagées
A cette époque (automne 42), en France, ça commence à bouger.
En septembre un parachutage de matériel d’imprimerie a lieu au Puy St Romain, près de Vic Le Comte. Il est réceptionné par l’équipe Guillon(6) ; c’est le premier que fait l’équipe. Ils avaient prévu un très bel endroit pour recevoir le matériel, mais n’avaient pas prévu que pour descendre deux tonnes de matériel du Saint Romain jusqu’à la route, il faut du monde. Ils en ont descendu 2-300 kilos, ont caché le reste dans les buissons. Malheureusement, une femme de Busséol les a vus ; elle a raconté ça au maire, qui est allé chercher les gendarmes. Lesquels ont pris tout le reste, ça a été terminé là. On en parle dans la région, et les gens sont en général navrés de cette malchance.

À la même époque, mon frère René prend contact avec une autre équipe de résistants de Billom, et il reçoit un contingent de postes de radio de l’armée à cacher.
(5) Sabordage de la flotte française à Toulon, le 27 novembre 1942.
(6) cf. Annexe 3 : André Guillon (Gaetan)
(7) Pendant la guerre, les photos sont de plus en plus rares, pour deux raisons : il est difficile de trouver des pellicules, et en cas de fouille ou perquisition, il est prudent de ne pas avoir la trace des personnes rencontrées.
JUIN 1940 > AUTOMNE 42
(8) Noël Mayet rejoindra plus tard Noël Roussel à Dagout (cf. Mayet, Note 20 page 25). (9) Simone, enfant de l’Assistance élevée par Marie (cf. Simone, page 35).