A Dagout : juillet 1943 – novembre 1943

> Dagout, lieu propice à la clandestinité

Mi-Juillet 43, Noël quitte ainsi son domicile légal d’Aulnat et son poste d’instituteur. Il revient alors dans sa famille à Dagout, ce qui peut paraître paradoxal ! Mais la police de Vichy ne pouvait pas rechercher tous les réfractaires au STO qui n’habitaient plus chez eux, elle n’avait pas les moyens d’investigation actuels. Et surtout, Dagout, c’était un endroit idéal, parce que on ne pouvait pas y aller en voiture, on ne pouvait y aller que à pied. Et tu voyais venir de tous les côtés.

< Le hameau de Dagout

Situé aux confins des communes de Manglieu, Sal- lèdes et Isserteaux, sur un replat entouré de bois à 600m d’altitude et dominant la vallée que suit la route La Beauté-Manglieu D754, Dagout est très difficilement accessible, et invisible depuis la route et les hameaux voisins. Seuls deux chemins non carrossables y conduisent : l’un, au Sud, venant de la route de Manglieu, monte raide sur 1,8 km depuis La Farge ; l’autre, au Nord-Ouest, venant de La Beauté, traverse bois et champs sur 2 km pour descendre sur Dagout à l’arrivée. Quand on vient à Dagout, c’est « exprès », à pied, rarement en poussant un vélo, très exceptionnellement en char, tiré le plus souvent par deux vaches.

A l’est, en contre-bas dans la pente raide, un autre hameau, Les Fourguis, est très proche. Mais seul, un petit sentier qui monte en zig-zag à travers les bois permet de communiquer(14). Les Fourguis eux- mêmes sont difficilement accessibles en voiture ou camion, par un chemin à peine carrossable, qui monte très raide sur 800 m.

(14) La route actuelle qui monte des Fourguis à Dagout n’existait pas. Un chemin a été créé après la libération par un groupe de prison- niers allemands à qui l’on a fait effectuer des travaux d’intérêt public. L’un d’entre eux, Varta était logé chez les Roussel à Dagout. Ce chemin a été goudronné des années plus tard, dans les années 80.

< La famille Roussel

Les bâtiments de la famille Roussel sont au Sud, en bordure du hameau. Ils entourent la cour de ferme ; seuls arrivent dans cette cour ceux qui viennent pour rencontrer quelqu’un de la famille. En 43, vivent là : Marie, la mère, 55 ans, veuve depuis 1923 ; son fils René, 30 ans, prisonnier de guerre évadé ; et Simone, 14 ans, pupille de l’Assistance Publique, en nourrice chez Marie depuis qu’elle est bébé. Depuis qu’il a quitté la maison pour ses études puis son métier d’instituteur, à chaque va- cance, Noël vient les aider.

René, frère de Noël, est déjà très actif. Il connait très bien le pays et les gens aux alentours. Res- ponsable de la sizaine de Manglieu pour le MUR, il est en contact avec de nombreux résistants du secteur. Souvent, il va plus loin pour des missions d’agent de liaison.
Il a repéré dans les hameaux voisins les sympathisants pouvant aider la Résistance (alimentation, travail, cache, etc… ) : Alexis Rochette aux Vallières, au Brugeron, Bonhomme à la Maisonneuve, Bouchiche à Jalatogne, Chavarot aux Chatelets, Jean Vaure aux Fourguis, Laboureyras à Bouffevent, ou plus loin Bouffon à L’Osmeau de Brousse…

A partir de mi-Juillet 43, Noël reste à Dagout. Aux vacances scolaires, son épouse Marinette, ré- cemment enceinte, le rejoint avec leur fils Gaby, tout juste âgé de 1 an. À la rentrée, elle retourne enseigner à Aulnat. Quand du courrier arrive pour Constant Noël Roussel, elle le refuse, en portant la mention « parti sans laisser d’adresse ». Gaby reste avec son père et sa grand-mère à Dagout. Marinette vient les voir aussi souvent que possible.

Noël et René participent alors activement aux actions de la Résistance dans le secteur.

> J.M. Flandin, recherché par la Gestapo, est caché à Dagout (sept. – oct. 43)

< Le contexte

Dès 1940, Jean-Michel Flandin(15), professeur au Lycée Blaise Pascal de Clermont Ferrand ras- semble autour de lui les premiers étudiants qui refusent l’armistice. En 1941-42-43, il participe à de nombreuses actions : réunion de responsables locaux ou nationaux, cache de parachutistes anglais, mise en place d’un Service de Renseignements. La Gestapo vient l’arrêter chez lui en juin 1943. Il échappe de justesse, mais sa femme est arrêtée et la Gestapo installe une souricière chez lui.

< La suite, écrite par Noël

Un après-midi de la fin du printemps 1943, Raynaud, (dit Fernoël), exécuteur des hautes œuvres de la Résistance, se présente chez le professeur Flandin, rue Haute Saint André à Clermont-Ferrand. Il vient chercher les renseignements qui lui permettraient d’exécuter Herm, chef des services de sécurité de l’armée allemande, dont le génie se révèle catastrophique pour les patriotes auvergnats. Par une fâcheuse coïncidence, la Gestapo vient de faire une descente chez Flandin, qui a échappé d’extrême justesse. Fernoël tombe dans la souricière. Arrêté par deux hauts dignitaires de la Ges- tapo, il les abat l’un et l’autre et s’enfuit(16).

La fureur de la Gestapo est au paroxysme : couvre-feu plusieurs jours et forte mobilisation alle- mande à Clermont, la ville est complètement bouclée(17). La tête de Flandin, soupçonné d’avoir envoyé le tueur pour récupérer des documents, est mise à prix.
Flandin trouve refuge à Billom, puis à Champeix. Infirme, ses déplacements sont difficiles et doublement dangereux.

(15) cf. Annexe 3 : Jean-Michel Flandin (Djinn)
(16) C’était le 24 juin ; plusieurs récits, tous un peu différents sont parus depuis
(17) Venant après un attentat le 20 Juin contre 2 soldats d’occupation, les représailles sont terribles : 39 étudiants d’un foyer alsacien sont arrêtés, et l’occupant exige de la police française qu’elle arrête et leur livre 34 israélites étrangers. Cf (4) p 70, 187, 254.

< J.M.F. arrive à Dagout

René connaissait André Guillon(18), de Billom, par Raymond Roussel(19), de La Beauté. Un jour, Guil- lon leur demande s’ils peuvent camoufler quelqu’un. Seulement là, il faudra respecter une discipline très sévère parce que, comme il ne peut pas marcher, c’est encore plus embêtant.

René en parle à sa famille, sa mère Marie accepte. « Je dirai aux voisins que c’est un cousin de la ville. Quand ça va bien, ils ne nous connaissent pas, mais quand ça devient difficile en ville, ils sont bien contents de nous trouver ». Bien sûr, ils ignorent qui est la personne qu’ils doivent cacher. Ses papiers sont au nom de Jean-Marie Fournet. Le 1er septembre 1943, il arrive à Dagout.

< Flandin partage le quotidien de la famille Roussel

Très vite, Noël a deviné qui est leur hôte. Il porte une chevalière avec les initiales JMF : Noël lui glisse discrètement « méfiez-vous, votre chevalière peut trahir votre identité ».
C’est bien Jean-Michel Flandin. Noël est intéressé et impressionné par la culture, la maturité, les idées de Flandin, de dix ans son ainé ; ils discutent souvent, sur de nombreux sujets.

Quand Marinette est là, Flandin est très ému quand il la voit langer Gaby : il est sans nouvelle de sa femme, arrêtée par la Gestapo. Sa fille, 2 ans, est cachée : il est hors de question que les Allemands la trouvent car ils pourraient la prendre en otage pour attraper le père.
Le groupe de Dagout a été rejoint par Noël Mayet(20). Un jour, à Dagout, un groupe est à table ; les femmes s’activent pour le repas. Par la fenêtre, ils voient arriver dans la cour un type inconnu, vêtu d’un imperméable et d’un chapeau, qui frappe à la porte. Tous se figent ; Flandin met la main sur son pistolet, qu’il garde toujours sur lui. Le type entre, tous les regards sont braqués sur lui… Il bre- douille « je suis le beau-père de Noël Mayet », puis, montrant Noël Roussel « je vous reconnais ». OUF !! Noël Mayet était absent ce jour-là ; son beau-père venait lui rendre visite pour lui annoncer la naissance de son fils. La peur de sa vie, dira-t-il plus tard.

< Le Service de Renseignement des MUR

Flandin se repose quelques jours et reprend bientôt son activité au sein du Service de Renseigne- ment des MUR : il est le chef adjoint du 2e bureau (bureau centralisateur et archives), qu’ils ont créé avec André Paquot(21) (Quinquina), qui en est le chef.
Flandin organise méthodiquement ce service, chargé de réunir toutes les indications sur les activi- tés des Allemands et de leurs collaborateurs français. Un système de références et de fichiers très astucieux permet de trouver en quelques minutes tous les renseignements disponibles sur un per- sonnage, un lieu ou un événement donné, et de les relier entre eux.

Plus de 200 agents locaux glanent les renseignements dans toutes les communes du département. Le Pr Paquot, André Guillon et d’autres, comme Grosdecoeur, coordonnent et centralisent. Guillon fait le roulement, apporte les résultats des renseignements, fournit la matière. J’aide Flandin à les classer et les relier entre eux dans le fichier. Les archives sont constituées de 4 fichiers, plus des documents. Trois fichiers sont cachés dans un mur avec cachettes aménagées, situé en bordure du bois séparant Dagout des Fourguis. Un fichier répertoire est sous une ruche dans notre jardin (cachette qui sera plus tard découverte, mais vide, par les Allemands).

(18) cf. Annexe 3 : André Guillon (Gaétan), fils du maire de Billom, Fernand Guillon, tous deux résistants.
(19) Ami de René, mais sans lien de proche parenté avec les Roussel de Dagout.
(20) Noël Mayet est un ami proche de Noël Roussel depuis leurs études à l’École Normale (cf. Mayet, photo page 15). Très doué pour les langues – il sera plus tard enseignant d’anglais au Cours Complémentaire – Mayet y animait un cours d’espéranto : c’est là que Noël et Marinette se sont rencontrés.
(21) cf. Annexe 3 : André Paquot (Quinquina)

Le service de renseignement fonctionne à Dagout jusqu’au 1er novembre, mais le Pr Flandin, très prudent, a un principe : il ne séjourne jamais plus de 2 mois au même endroit. Le 1er novembre, il part de Dagout et s’installe aux Rouchoux, commune de Cunlhat. Peu à peu, les archives sont elles aussi déménagées, et le 1er décembre, il n’y a plus rien à Dagout. Une partie de ces fichiers sera détruite aux Rouchoux en janvier 1944 lors de l’arrestation du père Charbonnier.

Extraits de documents appartenant à Claude Badenier-Flandin, fille du Pr Flandin, publiés avec son aimable autorisation

(…) C’est chez lui que se donnent rendez-vous les chefs de l’armée secrète (Général de Jussieu, Général Lafont, Rochon, Paquot). C’est chez lui que trouvent refuge les agents anglais dès 1942. Arrêté en février 1943 par la police de Vichy, il dut peu après sa libération prendre le maquis. La Gestapo le manque de peu et arrête sa femme, son admirable collaboratrice, trouvant à son domicile un émetteur anglais et un dépôt d’armes parachutées. Dans les jours qui suivirent, deux chefs de la Gestapo sont abattus à son domicile par un agent de Jean-Michel FLANDIN. Madame Flandin sera déportée à Ravensbrück d’où elle reviendra en 1945 avec le typhus dont elle guérit par

miracle. Jean-Michel FLANDIN rejoint au maquis son ami Paquot alors chef du Service de Rensei- gnement des Mouvements Unifiés de la résistance. Et c’est alors une vie intense, particulièrement exaltante, car la collaboration de ces deux Français courageux, à l’intelligence particulièrement vive et brillante est d’une efficacité qui met les services allemands de répression sur les dents. Et l’inévi- table se produit, Paquot tombe dans une souricière. Il est déporté à Mauthausen dont il ne reviendra pas. Jean-Michel FLANDIN, qui avait précédemment refusé l’offre du général Mozat de rejoindre Londres par avion, voulant rester au contact direct avec l’occupant, continue la vie clandestine, tor- turé de savoir sa femme en camp de concentration et privé de la présence et de l’affection de sa fille, la petite Claude, heureusement en sûreté. Le voilà sans traitement, dans le plus grand dénuement, obligé à de multiples déplacements de par son activité et la nécessité de brouiller les pistes, dans le froid et la neige de l’hiver 1944 : les périodes de lassitude sont rares et brèves, mais la victoire trop proche, il faut payer de sa personne, encore plus si possible. Il résiste.

< Mi-septembre 1943 : alerte à Dagout

Vers mi-septembre 1500 GMR(22) et miliciens cernent les bois de la Comté pour essayer de mettre fin à l’activité du groupe (Laurent), alors cantonné au château de la Chaux-Mongros. Prévenu à temps par le commandant gendarme Fontfreyde, (Laurent) a évacué la Chaux-Montgros, et tous les groupes, alertés, se tiennent sur leurs gardes. À Dagout, notre groupe Roussel-Flandin, prévenu par Albert Chavarot, un émissaire de Jarrige(23), part se cacher dans les bois, après avoir effacé toute trace de sa présence à Dagout.

Toute la nuit les routes des environs du bois de la Comté sont animées des grondements des ca- mions et voitures du GMR ou de ceux de la Résistance. Il y a un seul accrochage : le groupe Jar- rige, venant de Vic-le-Comte pour se réfugier à Pourrat, dans un bâtiment appartenant à Prosper Charbonnier, tombe sur un barrage à la Croix des Gardes, entre Yronde et Saint Babel. Au volant de sa traction avant, Jarrige fonçe sur le barrage, essuie une salve de coups de feu et passe, malgré un pneu crevé par une balle de mousqueton. L’équipe Flandin, cachée dans un champ de topinambours en bordure d’un bois, passe la nuit – particulièrement douce pour la saison – à la belle étoile.

(22) Les Groupes Mobiles de Réserve, souvent appelés GMR, étaient des unités de police organisées de façon paramilitaire, créées par le gouvernement de Vichy. Leur développement fut l’affaire privilégiée de René Bousquet, secrétaire général à la police, faisant fonction de directeur général de la Police nationale (source : Wikipedia)
(23) cf. Annexe 3 : Lucien Jarrige (Lamy)

Le lendemain et le surlendemain, les GMR, après avoir patrouillé sur les routes des environs, re- gagnent Clermont. Un camion est signalé sur la route vers La Farge, mais il continue sans s’arrêter sur La Beauté et Billom. L’alerte est passée pour cette fois.

> Le transfert du maquis de Rayat au Conroc(24)

Brousse* était professeur à l’école militaire de Billon. C’était un ancien scout, un éclaireur de France. L’été 43, il avait monté un camp pour les réfractaires au STO, à la façon scout, sous des tentes de l’armée. Ce camp était sur les flancs du bois de Rayat*, entre Isserteaux et Saint-Jean des Ollières. C’était pas mal, parce qu’ils restaient ainsi hors des maisons. Mais les tentes, c’est bien l’été, quand il fait beau temps ; mais dès qu’il commence à faire mauvais, ça ne va plus. Brousse avait prévu le coup : pour l’hiver, il faudrait les abriter dans une maison. Alors on avait repéré toutes les maisons qui étaient vides et isolées pour pouvoir les rentrer.

A 1,2 km de Dagout, la ferme du Conroc* est inhabitée, bien cachée dans un ravin, et n’est pas in- diquée sur la carte d’Etat Major. Elle appartient à la famille Plagne, à 2 frères, de Sauxillanges ; l’un est prisonnier, l’autre est tout jeune. L’installation est préparée par le commandant Brousse (Dupuy) et René Roussel. L’accord du régisseur est obtenu. Le ravitaillement est prévu chez René Roussel, Bouchiche de Jalatogne, Henri Chavarot, Albert Chavarot, Fernand Laboureyras, Alexis Rochette, Mouillaud, Jean Vaure, Decroix, Blaise Bard.

Je fais le transfert de leur matériel (je me souviens, ils n’en avaient pas beaucoup) avec un attelage de vaches en septembre 43. Au début ils étaient peut-être une vingtaine ; ils ont été jusqu’à 30-40, pour la plupart des étudiants. C’était tout à fait variable, parce que ça allait ça venait. Ils se ravitail- laient en achetant leur nourriture : des pommes de terre, du blé… Ils avaient de l’argent, je crois 45 francs par type ; mais ça arrivait assez irrégulièrement. Ils étaient bien perçus par les voisins, c’étaient des gamins, ils devaient avoir 20 ans.

Ce maquis a été visité, entre autres, par Llorca (Laurent), par Huguet (Prince) et René Pialoux qui ont eu une entrevue avec Flandin à Dagout, par le conférencier Poujat.
Les maquisards du Conroc ont participé à plusieurs opérations dans les environs. Par exemple, ils ont fait brûler les pneus de chez Michelin. À Vertaizon*, ils ont enlevé le dépôt du chantier de jeu- nesse où il y avait peut-être 40 000 blousons, pantalons, paires de godasses. Le même jour, ils ont essayé de faire sauter le poste de brouillage des émetteurs anglais, qui était du côté de Lezoux, là-bas, à La Rapine – mais ça n’a pas marché – ; c’est au cours de cette expédition que Marcel Bour- loton (Freddy)* a été tué en forçant un barrage allemand. Ils ont aussi participé à l’expédition de Pont du Château, à la récupération du parachutage à Manglieu(25).

Le fonctionnement de ce camp a été presque parfait tant qu’il est resté sous l’autorité du comman- dant Brousse. Après son départ vers fin novembre-début décembre, le maquis est passé sous le commandement de Adrien Pommier (Arthur)*.
Il a donné bientôt lieu à de multiples incidents et frictions avec la Résistance locale de Manglieu et d’Isserteaux, et avec les habitants du voisinage pourtant tous acquis à la cause de la Résistance. Le moins qu’on puisse dire, c’est que (Arthur) n’était pas diplomate.

(24) L’ouvrage de M.Rispal, « BILLOM 1941-1943 », paru en 2013, a eu de nombreux lecteurs dans la région de Billom. Il réunit les récits de résistants ou témoins d’évènements, ou de leurs descendants, en particulier pour les maquis autour d’Isserteaux. Plusieurs concernent des personnes ou des lieux cités par Noël, repérés dans ce qui suit par un astérisque* ; les pages correspondantes de l’ouvrage sont données en Annexe 3.

(25) cf. Conroc page 30.

Notes prises par Noël (probablement lors d’une conférence au maquis du Conroc)

Transcription d’une 3ème note manuscrite moins lisible (nécessaire à avoir en cas d’évacuation d’urgence ?)

P.tie (?) Clandestine :
Papiers : carte d’identité ; carte d’alimentation (avec R.) ; certificat de recensement pour les 20-30 ans. Organisation dépôts et denrées.
Repérages de gites : vieilles maisons abandonnées, cabanes, meules foin ou paille, fourrés. Relais : personnes sûres, pouvant giter ou alimenter.
Matériel : Carte Etat-Major et Michelin région, boussole, Couverture, vieux vêtements, vêtements propres. Sac Tyrolien ou valise, Gamelle. Couteau trés fort, Sel, Ciseaux, rasoir, savon, Aspirine, teinture d’iode.

> Un parachutage à Manglieu (nov. 43)

Dans la nuit du 11 au 12 novembre 1943, mon frère René Roussel revient d’une liaison à Vic le Comte. Il est un peu plus de minuit, et la lune est à son plein. René à vélo a pris chez Jarrige une pleine musette de Courrier de l’Air, journal parachuté par la RAF au cours de ses missions sur la France. Il en jette quelques-uns tout au long de la route. Il passe par Manglieu, où tout dort, en jette quelques poignées dans les ruelles obscures, puis un paquet sur la place, repart vers La Farge. Il est à peine sorti de Manglieu qu’un bourdonnement se fait entendre vers le nord, de plus en plus fort. Brusquement, dans un vrombissement assourdissant, un Lancaster se découpe sur le ciel. René le voit énorme avec ses 4 puissants moteurs. L’avion suit la vallée, à une hauteur de 3 ou 400 m à peine. Il s’éloigne un instant vers le sud, et brusquement il revient, vire encore une fois, plus bas. De la vallée encaissée, René ne le voit plus, mais il a compris : des camarades inconnus reçoivent un parachutage.

Qui peuvent être ces compagnons de nuit ? Pas ceux du secteur à coup sûr, il le saurait. Déjà, dans le même coin, il y a quelques mois, une équipe avait reçu un parachutage. Mais il n’y avait jamais eu de contacts avec un commerçant de Sugères qui avait été mêlé à l’affaire.

Les jours suivants, les résistants locaux alertés prêtent l’oreille aux conversations et potins de la commune. Ils surveillent aussi les allées et venues de quelques voitures inconnues : Gestapo ou résistants ? Bientôt les bruits se précisent : il y a eu un parachutage derrière la route de Vic à Su- gères, face au café Michy ; sans doute Michy est-il au courant. Mais bientôt un autre bruit, venu de on ne sait où, se fait entendre : on a perdu les parachutages. Ce vague racontar se précise lorsqu’on apprend qu’un colonel d’Issoire est venu lui-même interroger les paysans du quartier. Il est revenu une deuxième fois, a interrogé, menacé, mais sans plus de succès. On ne l’a plus revu.

Le groupe de résistants de Manglieu ont un agent précieux, c’est le facteur Pothin : chaque jour en passant à Dagout, il nous fait son rapport. Bientôt, nous avons la conviction qu’un ou plusieurs parachutes ont été ramassés par un nommé XY, habitant une maison isolée au nord de la zone de parachutage. Il a montré une mitraillette Sten. Cet individu est déjà fiché comme auxiliaire de la Mi- lice, dangereux agent de renseignement des Allemands. Malgré l’absence de certitude, il faut agir au plus vite. Il est impossible de prévenir le groupe issoirien dont on ignore les membres. XY peut livrer les armes aux miliciens, le colonel l’ayant déjà interrogé à deux reprises sans résultat. L’expédition est aussitôt décidée : nous la ferons avec un groupe de maquisards du Conroc.

La nuit est particulièrement sombre, on ne voit pas à un mètre de soi. René, qui connait à fond tous les chemins et a l’habitude de circuler la nuit, guide le groupe parti du Conroc. Les gars doivent se tenir par la veste pour ne pas perdre le groupe. Ils contournent les Vallières sans qu’aucun chien n’aboie, et par des sentiers et des chemins, ils arrivent à la route au dessous du Passet.

Afin d’éviter toute surprise la maison de XY est cernée, et la route gardée de part et d’autre. René risquant d’être reconnu par XY, c’est moi qui suis chargé d’aborder l’individu, accompagné de l’un de nos camarades armé d’une mitraillette. Quelques coups de pied dans la porte incitent XY à ou- vrir rapidement. Le chien, qui se précipite furieusement, est expédié d’un coup de soulier au fond de l’escalier et disparait. XY apparait sur le perron et se retrouve face à face à nous. Au coin de la maison, on distingue à la lumière de la lampe de la cour deux silhouettes et leurs fusils. L’entretien est rapide :

– Tu comprends pourquoi on vient ? alors vite, le matériel, où on t’embarque
Les termes sont vagues et veulent tout dire : je ne peux donner des détails que je ne connais pas.

Il ne faut surtout pas que la discussion commence. XY, terrorisé devant cette attaque aussi imprévue que décidée, reconnait aussitôt « le matériel est là ». Il nous conduit à sa grange, et, sous un tas de foin, découvre neuf paquets de containers métalliques et un énorme colis. On n’en espérait pas tant. – Où as-tu trouvé cela?

– Dans le pré en face, un matin
– Quand ?
– Il y a une quinzaine de jours
– Pourquoi ne l’as-tu pas rendu à ceux qui venaient le chercher ? – Je voulais le donner à la Résistance…

– Qu’est-ce que tu attendais ? tu voulais le donner à la Milice ?
– Oh non, je suis un bon français, je ne connais pas la Milice.
– T’amuse plus à fricoter avec la Milice, sans ça tu peux commander ton cercueil. On t’aura à l’œil. Sans perdre de temps à faire l’inventaire, les containers sont portés au bord de la route. Il manque les parachutes qu’il faut aller récupérer à la ferme voisine.

Il faut maintenant évacuer le matériel. Lorsque l’expédition a été décidée, on espérait récupérer au plus quelques mitraillettes : un parachute égaré, donc une centaine de kilos de matériel, facile à évacuer à dos d’hommes. Avec 600 kg, il n’en est plus question : chaque homme aurait à emporter près de 80 kg. Il n’est pas possible de le cacher aux environs pour venir le récupérer. Reste la solu- tion d’aller le cacher à Manglieu, ce qui prendrait beaucoup de temps et ne manquerait pas d’attirer l’attention, la curiosité puis les bavardages compromettants. René part alors chez Félix Viallis, le vétérinaire. Il a une voiture, il sort souvent la nuit, personne ne s’en étonnera. Par chance, il est chez lui. On charge le matériel sur sa voiture, et en une seule fois, la petite voiture emmène le matériel aux Fourguis. Il faut la pousser pour monter la côte, mais au matin tout est fini.

Quelques jours plus tard les habitants du coin raconteront qu’une formidable expédition a eu lieu contre XY, qui a échappé de justesse à l’exécution. On avait même vu, affirmait le voisin, une auto- mitrailleuse, et une compagnie de maquisards parmi lesquels plusieurs américains parlant à peine le français.

Au recensement des armes, on s’aperçoit qu’il manque plusieurs mitraillettes. XY avait réussi à les garder ; prélevées sur le container, il ne les avait pas remises avec l’ensemble.
Le chef départemental de l’armement (Laforge) et Jarrige (Lamy) lui feront une visite, mais il ne voudra jamais le reconnaître. Perplexes, ils se retireront. Ce n’est que plus tard que, au cours d’une dispute, XY, pris de boisson, menacera un camarade de beuverie d’un de ses engins.