NOTE DE LA RÉDACTRICE : Pour cette période, lors des enregistrements des récits oraux, nous avons longuement abordé les évènements du Rassemblement et des Combats du Mont Mouchet en Mai-juin 1944, très importants dans l’histoire des Maquis d’Auvergne, mais auxquels Noël n’a pas participé. Je n’ai alors conservé que ce dont il a été le témoin direct (la mobilisation, puis après la dispersion), mais inséré une rapide présentation de ces évènements.
Hormis ses témoignages oraux, Noël n’a pas eu le temps de mettre par écrit ses actions à partir du printemps 44 ; seules quelques notes concernant les maquis du Conroc ou de Dagout sont dispo- nibles. Pour les récits oraux, j’ai résumé mes questions et gardé les réponses.
> Juin-juillet 44 : rassemblement du Mont Mouchet et la suite
Extraits du site Chemins de Mémoire, sur le Mont Mouchet
(…) Le maquis du Mont Mouchet constitue sans doute, avec le Vercors, le rassemblement de Résis- tants le plus important réalisé en un seul point du territoire national.
C’est dans un paysage grandiose, au cœur du massif de la Margeride, à 1 400 mètres d’altitude, aux confins des départements du Cantal, de la Lozère et de la Haute-Loire, entre Saint-Flour, Chaudes-Aigues, et Langeac, que vont se dérouler les combats du Mont-Mouchet. C’est en effet dans ce lieu que s’est implanté, sous l’autorité du Colonel Gaspard (Emile Coulaudon), chef régional des Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I.) de la zone R.6, l’un des cinq grands maquis de France. (…) Comme ses homologues des Glières et du Vercors, ce maquis implanté dans une région recu- lée, d’accès difficile, a notamment pour but d’être un «abcès de fixation» pour des forces allemandes en même temps qu’un regroupement de beaucoup de jeunes réfractaires au STO. Dans cet esprit, il est notamment prévu que, au moment du débarquement, le maquis du Mont Mouchet doit avoir une action retardatrice, en utilisant tous les moyens possibles pour contrarier la jonction des troupes allemandes venant du sud avec celles du front de Normandie, facilitant ainsi l’action des troupes alliées débarquées…
La formation du maquis
(…) Le 20 mai, l’État-Major régional ordonne la mobilisation de tous les volontaires des divers Mou- vements de résistance. (…) Pendant une quinzaine de jours, des milliers de volontaires se dirigent vers la Margeride, à pied ou à bicyclette, en camions ou par le train. (…) On estime les effectifs à 2 700 hommes au Mont-Mouchet (1 300 venant du département du Puy de Dôme, 400 du département du Cantal, 400 du département de l’Allier, 300 du département de la Haute-Loire, 300 venant d’autres régions de France mais aussi d’autres pays d’Europe). (…) Et aussi, 1 500 à Chaudes-Aigues (Réduit de la Truyère).
< Mai-juin 44 : la mobilisation pour le mont Mouchet
Ça ne s’est pas fait en un jour, on n’improvise pas une histoire comme ça, il a fallu un certain temps ! Gaspard en a donné l’ordre, par voie d’affiches : « Ordre de mobilisation ». Cet ordre est dans le livre « A nous Auvergne ». Enfin, pas tous d’ailleurs, puisque les spécialistes restaient sur place, là où ils étaient. C’était une mobilisation, même les gars qui ne faisaient pas partie de la Résistance, les volontaires, y sont montés.
Ordre de rassemblement au Mont-Mouchet :
Extrait de (1) « A NOUS AUVERGNE » de Gilles Levy et Françis Cordet,
Les regroupements pour les départs ont commencé fin mai. Gaspard était au Mont Mouchet, il avait assez à faire là pour y organiser le rassemblement. Les responsables cantonaux organisaient les départs par commune : aujourd’hui on va faire un camion avec ceux de tel et tel endroit. Et puis les responsables des communes en prenaient la direction. Pour ceux de Manglieu, le camion n’a pas pu partir, je ne sais pas bien ce qu’il a eu, il est tombé en panne je crois ; et quand le camion aurait pu y aller, ce n’était plus le moment ! Il y a des communes où ça ne s’est pas fait, car les départs n’ont pas duré longtemps : quand la bataille a été engagée, le Mont Mouchet cerné par les Allemands, les gars ne pouvaient plus y rentrer. On ne pouvait plus en sortir, ni y rentrer non plus, il aurait fallu traverser les Allemands !
René était dans ceux qui restaient, les chefs locaux restaient sur place pour organiser les départs. Les services aussi restaient sur place, il fallait bien que ceux qui étaient au Mont Mouchet sachent ce qui se passait ailleurs, pour utiliser des renseignements.
Noël ne part pas au Mont Mouchet(40).
< Les combats du Mont Mouchet (du 2 au 22 juin 1944)
NOTE DE LA RÉDACTRICE : Noël se documentait soigneusement sur le sujet, essayait de com- prendre. Il avait écrit et tapé à la machine un premier document de travail qui n’est pas repris ici. Depuis, de nombreux récits, documents ou émissions sont parus sur les combats du Mont Mouchet. Selon les témoignages ou documents cités, les différents livres ou sites que j’ai consultés peuvent diverger sur les faits ou leurs interprétations(41). Afin d’éclairer la suite du récit, un petit résumé des faits est donné ci-après, réalisé à l’aide de quelques extraits d’un site « officiel » du gouvernement.
Extraits du site Chemins de mémoire le maquis du Mont Mouchet
Les combats du Mont Mouchet
(…) Le 2 juin 1944, un bataillon allemand attaque au Mont Mouchet et doit se replier après avoir subi de lourdes pertes. Le 10 juin, ce sont 2 800 à 3 000 hommes qui sont alignés du côté allemand. (…) La bataille fait rage toute la journée. Le 11 juin vers 9 heures, l’attaque allemande reprend, les combats sont acharnés, les munitions s’épuisent. Très lourdes pertes, d’où replis vers La Truyère ou des forêts voisines. Au «Réduit de La Truyère», l’effectif total (des maquisards) sera alors de 4 000 hommes environ. Pendant une semaine des armes et des munitions seront parachutées et distribuées. (…) Le 20 juin au matin 15 000 à 20 000 hommes (Wehrmacht, SS, Luftwaffe, Milice confondues) attaquent. Lutte héroïque, très lourdes pertes. Les principaux objectifs militaires sont arrosés de bombes. Étant donné la disposition générale des forces, le colonel Gaspard se résout à donner l’ordre de décrochage, à la tombée de la nuit. Durant ces combats acharnés, les Allemands ont incendié et pillé des villages, les fermes isolées se trouvant sur leur passage, fusillé des habi- tants de la région.(…) Le courage et le sacrifice des Maquisards, dont les lourdes pertes, 260 morts et 180 blessées, ne dépassent guère celles du côté allemand, ont permis de bloquer deux divisions allemandes alors en train de remonter sur le front de Normandie.
(…) A la fin du mois de juin et au début juillet, les Compagnies FFI sont reconstituées et dispersées dans les quatre départements de l’Auvergne. Elles continuent le combat jusqu’à la libération totale de la région.
(40) Il n’était pas appelé, car il était au Service de Renseignements. Mais il était inquiet : ce rassemblement très important lui semblait risqué, vu les recommandations usuelles du général Koenig concernant les maquis, mais peut-être nécessaire pour retarder le regrou- pement des troupes allemandes au moment du débarquement, que tous espéraient très proche. Il savait que de nombreux jeunes vo- lontaires qui partaient n’avaient pas appris le maniement des armes, la discipline d’une armée… Il fait part de son inquiétude à Marinette lorsqu’elle lui apprend que, comme beaucoup de jeunes gens, plusieurs jeunes de son village (Parent, près de Vic le Comte, 300 habi- tants) sont partis. Deux d’entre eux, les frères Mirallès, seront tués au Mont Mouchet.
(41) Le plus complet sur le sujet me parait être le livre (4) de l’historien E. Martre, L’AUVERGNE dans la tourmente.
< Juin-juillet 44, après la dispersion
Que sont devenus les gars qui étaient montés ?
Une grande partie des types sont rentrés chez eux comme ils ont pu, ce qui ne s’est pas fait sans mal, parce que les Allemands en ont pris un certain nombre sur les routes et les ont fusillés. Certains sont revenus de là complètement démoralisés, ils ne voulaient plus entendre parler de la Résis- tance. Ils nous ont raconté : quand ils ont été attaqués, il y avait pour une matinée de munitions, les Allemands les ont attaqués pendant 2 jours. Quand tu n’as plus rien pour tirer, pour te défendre… Mais, je n’en sais rien, je ne les ai pas tellement vus. Et puis, tout de suite, on n’en a plus parlé, ça a été un sujet tabou. Les autres sont restés encadrés, ils ont gagné le Livradois ou d’autres zones de combat, et ont formé des maquis isolés. Les maquis étaient très dispersés à ce moment, on en voyait partout. Par ici, il y en avait du côté de Brousse, dans le bois de Vic le Comte, dans le bois de Saint-Germain L’Herm, dans le bois de Montboissier, au Conroc(42).
Comment ces maquis se ravitaillaient ?
A ce moment on commençait à ravitailler en bons, c’est-à-dire qu’on avait des carnets à souche, et on mettait un tampon avec Résistance Française. Les gens l’acceptaient, ils étaient bien obligés. Surtout que, généralement, les gens chez qui on allait chercher le ravitaillement n’avaient pas la conscience bien tranquille : ils étaient contents de donner le veau ou la vache et de prendre un bon si on leur en donnait. Après ils ont été payés. De même, pour les voitures, la Résistance a reconstitué un parc d’autos ; pas comme avant bien sûr, ils en en avaient laissé là-haut.
Comment étaient-ils armés ?
Au Mont Mouchet, ils avaient les armes qui avaient été parachutées pendant toute l’année 1943 et début 1944 ; beaucoup ont été utilisées ou laissées là-haut. Il y avait aussi des armes qui n’étaient pas allées au Mont Mouchet, qui étaient camouflées, on en avait par là. Les armes qu’on avait sau– vées aux Fourguis n’étaient pas déclarées, elles ne sont pas allées au Mont Mouchet.
Étaient-ils pourchassés par les Allemands ?
Les Allemands les poursuivaient, mais ils trouvaient 200 types à un endroit, 50 types à un autre, ils n’en finissaient jamais, c’est très difficile de combattre un ennemi dispersé. Surtout que, à 50 types, c’est facile de se tirer.
Dans la population, les gens étaient toujours disposés à vous cacher ? les jeunes à vous rejoindre ?
Ça dépend lesquels. Par ici, les gens n’avaient pas vu comment ça s’était passé au Mont Mouchet. C’était en mi-juin, et le débarquement a eu lieu à ce moment là. Ça compensait, parce qu’en juin-juil- let les alliés avançaient continuellement en Normandie, alors ça remontait le moral. Si, ça a changé que pratiquement la Résistance a été un peu paralysée par la suite, il n’y avait plus cette confiance qu’il y avait. On aurait pu avoir beaucoup plus de types quand il y avait un coup dur, on aurait pu faire beaucoup plus qu’on a fait. Par exemple en Août, quand les Allemands ont fait sauter tous les ponts sur l’Allier, on aurait pu les empêcher, si on avait été assez nombreux. Seulement les types n’étaient pas assez nombreux, pas assez armés, ils n’avaient pas assez de voitures non plus. Et puis les chefs aussi étaient un peu dispersés.
< Au Conroc
En juillet 44, un groupe de maquisards billomois s’installe au Conroc, commandé par un réfugié
(Henri l’alsacien). Malgré une discrétion et une discipline d’une extrême rigueur, il est repéré par la
(42) cf. carte manuscrite en Annexe 7
milice : vers le 14 juillet, ils y sont montés à 2 ou 300 miliciens. Ils ont pris un gars à Sallèdes, lui ont foutu une mitrailleuse sur le ventre, et l’ont menacé « on te tue si tu ne nous amènes pas au Conroc ». Alors le gars les a amenés au Conroc. Seulement il y a plusieurs chemins pour aller au Conroc : il les a fait serpenter dans le bois, c’est plein de sentiers, ça fait un boucan du tonnerre de Dieu. En entendant le raffut, les guetteurs du groupe donnent l’alerte : le groupe décroche à temps, sans livrer un combat que l’énorme supériorité de l’ennemi aurait rendu aléatoire. Il n’y a aucun blessé, aucun prisonnier. D’autres groupes sont venus de temps en temps.
Les bois du Conroc sont aussi les témoins de plusieurs exécutions. Peu de renseignements sont certains sur ce sujet. On sait qu’un dénonciateur qui avait conduit les Allemands au refuge d’un groupe de maquisards a été exécuté par les rescapés de l’opération. Il a été enterré derrière le four, puis possiblement exhumé clandestinement par la famille et inhumé dans un cimetière.
Certains prétendent que deux miliciens auraient été abattus et enterrés dans la forêt ; des rochers auraient été basculés sur leurs corps. Personne ne semble s’en être soucié ensuite, leurs dépouilles doivent encore séjourner dans les taillis au-dessus des ruines de la ferme.
Fin juillet, il y a eu par ici une autre alerte à la Milice, mais ils se sont arrêtés à Isserteaux.
> Fin août 44 : la Libération
Début août 44, Noël rejoint le groupe de combattants de Vic le Comte, et participe à leurs actions
jusqu’au 28 août 1944.
Comment ça s’est passé la Libération ?
Eh bien les Allemands ont regroupé toutes leurs troupes, toutes celles qu’ils ont pu regrouper. Parce que certains n’ont jamais pu atteindre Clermont, ils ont été faits prisonniers. Là, une fois, à Vic le Comte, on aurait pu en cravater une bande, il y en avait peut-être 3 ou 400, ils étaient complètement démoralisés. Si on avait été une cinquantaine de types décidés, on les faisait tous prisonniers. … C’était au mois d’Août, autour du 15-20 août. Alors ils ont tout regroupé sur Clermont, et puis le 27 août, ils ont pu partir de Clermont, en force. Ils étaient peut-être 4 000, qui avaient encore des armes. C’était difficile d’attaquer 4 000 types armés. Mais finalement ils se sont quand même fait ramasser dans le bec d’Allier, le confluent de l’Allier et de la Loire : ils se sont fait coincer par les maquis du coin, qui s’étaient tous donnés rendez-vous là, qui les attendaient, et ils ont été faits prisonniers, 18 000 soldats allemands prisonniers ! Le bec de l’Allier, ça devait être vers le 5 septembre.
Que sont devenus les groupes armés d’ici ? Vos chefs vous demandaient de continuer ?
Et qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent de nous ? pour nous faire faire quoi ? il aurait fallu nous nour– rir ! Non non, ils ne tenaient pas du tout à nous garder, au contraire ! une armée de la Résistance, les grands chefs n’en voulaient pas ! C’est bien simple, on nous a dit : maintenant on n’a plus besoin de vous, vous allez rentrer chez vous, on vous rappellera si jamais on a de nouveau besoin.
Mais certains ont été volontaires pour continuer ? par exemple tes amis Maurice Authier ou Lucien Vernet de Saint Maurice ?
Ceux qui ne voulaient pas rentrer chez eux, qui voulaient continuer quand même, ils les ont aiguillés sur des groupes de renfort des armées : il fallait renforcer les armées qui montaient par la vallée du Rhône ou celles qui continuaient vers l’Est. Il fallait combler les vides, remplacer les tués et les blessés.
Et ceux qui restaient là, ils ont dû rendre leurs armes ?
Oui, ils nous ont fait rendre les armes. Mais on n’a pas tout rendu(44) ! on a rendu les armes lourdes, les mitraillettes, les fusils mitrailleurs, les trucs comme ça.
Et toi ?
Eh bien moi, j’en ai eu marre. Je suis allé à l’Académie de Clermont, voir s’ils voulaient nous donner un poste, et puis je suis rentré à la maison.
< À la rentrée, à Boudes, les traces de la guerre à l’école
Noël et Marinette sont alors nommés instituteurs à Boudes, au sud du département, où ils assurent la rentrée en octobre 1944. L’institutrice qui les précédait, Madame Vodable, avait une classe unique de 35 élèves. Avec son mari, qui travaillait à la base aérienne d’Issoire, ils habitaient dans le bâtiment d’école, une ancienne ferme viticole. A l’armistice de 1940, Monsieur Vodable avait réussi à soustraire des armes, qu’il avait cachées dans divers endroits du bâtiment : certaines étaient sous l’estrade de l’institutrice, d’autres sous des lattes du plafond d’une cage d’escalier, d’autres dans les fosses d’ai- sance des cabinets de l’école, dans le jardin arrière. Ces armes n’étaient plus là à la rentrée de 1944. Sous l’étage des classes, au rez-de-chaussée du bâtiment, un des cuvages de l’ancienne ferme était rempli de fumier de lapin, sur une hauteur de 50 cm. Noël se demandait comment une telle quan- tité de fumier de lapin avait pu être accumulée là. Quelques temps après la rentrée, Monsieur Vodable est revenu chercher un pont roulant de l’armée, démonté, qu’il avait dissimulé sous le fumier. Plus tard, au tout début des années 1950, les enfants Gaby et Annie jouaient sur un gros tas où on déposait les cendres des poêles à chauffage des classes. En creusant, ils tombèrent sur une petite bombe à ailette d’aviation enterrée là, longue de 20-30 cm. Heureusement, elle n’a pas explosé !
(44) La guerre n’était pas finie. Comme beaucoup de résistants, Noël a conservé son pistolet et un petit carton de balles. Il l’a toujours entretenu et gardé dans une cachette aménagée à cet effet dans la maison. Après son décès, vers 1990, la maison a été cambriolée. Le pistolet et les balles n’ont pas été découverts ; mais Marinette, inquiète de leur découverte et usage possible par des cambrioleurs, les a aussitôt remis à la gendarmerie de Vic le Comte.