Attaque de l’armée allemande : 16 décembre 1943

> La situation le 16 décembre au matin < Le dépôt d’armes aux Fourguis

Vers novembre 43, Roger Coulon (Laforge), responsable départemental de l’armement des maquis d’Auvergne, prend contact avec René en vue de créer un dépôt d’armes dans la région de Dagout. Un bâtiment des Fourguis appartenant à Mr Imbert de Pressoiret, et un autre appartenant à Mr Debaine de Mercurol sont jugés convenant à ce but. Les propriétaires sont visités et donnent leur accord. Rien n’est organisé dans l’immédiat, les locaux étant en réserve.

A la suite de l’expédition de Vertaizon*, un camion atelier de l’armée (camion Schneider) est monté avec difficulté aux Fourguis, par (Adémaï)*, aidé des maquisards du Conroc. Il tombe en panne et est laissé sur la placette des Fourguis. Après l’expédition pour récupérer le parachutage à Manglieu, les armes et le poste émetteur récupérés sont entreposés aux Fourguis. Début décembre, un impor- tant matériel, environ 2 tonnes d’armes et d’explosifs divers, provenant d’un parachutage fait dans les environs de Gelles, sont aussi ramené aux Fourguis.

Cela fait alors aux Fourguis un important dépôt de 4-5 tonnes d’armes, 1 guetteur, 1 émetteur récepteur Eureka, le camion atelier, la voiture personnelle de Jarrige (Lamy), plus la voiture d’un particulier(26).
Deux familles habitaient là, les Vaure et les Bard, une dizaine d’habitants.

< Depuis le 12 décembre, alerte maximum

À la suite de la prise de Saint-Maurice par les Allemands le 12 décembre, les événements se préci- pitent. L’évacuation des Fourguis est décidée. (Laforge) et Darson (Charly) viennent s’y installer. Un groupe de maquisards du Conroc vient les renforcer et assurer la sécurité.
Les groupes de Pontgibaud viennent chercher un camion de matériel. Mais un deuxième groupe, celui de Randan, n’est pas au rendez-vous.

Dans la nuit du 15 au 16 décembre 43, le groupe de résistants de Manglieu, comprenant mon frère René, le vétérinaire Viallis, Albert Chavarot, Marcel Bonhomme, et moi-même, essaie de convaincre (Laforge) de disperser le dépôt dans les bois voisins. Cela peut être fait dans le courant de la nuit. Malgré notre insistance, (Laforge) refuse, arguant que les armes risquent de tomber aux mains des « civils », parmi lesquels il y a des communistes(27).

(26) Note écrite de Noël : La voiture n’appartenait pas au maquis mais à Toussaint Jacob. Sous-directeur des Galeries de Jaude, il aurait fait partie de la Résistance, puis été arrêté et retourné par la Gestapo, mais ce cas n’a jamais été éclairci.
(27) Commentaire oral de Noël : René avait des contacts un peu partout, en particulier avec des mouvements communistes, ce qui lui a valu certains déboires… Parce qu’en Auvergne, pour des raisons très particulières, les mouvements communistes n’étaient pas très bien vus. Il y avait des gens dans le MUR, parce que quelqu’un avait des sympathies pour les communistes, eh bien ils le mettaient à l’écart.

> Le 16 décembre, l’armée allemande attaque partout

Le 16 décembre, de Dagout, on a entendu tirailler vers Isserteaux ; il y avait du brouillard, je me rap- pelle, ça devait être le matin. Alors, quand on a entendu tirailler, on n’a pas fait long feu pour sortir en vitesse tout ce qu’il y avait à sortir et cacher à Dagout. Heureusement qu’ils ne sont pas venus directement à Dagout, sinon on se serait fait prendre.

< Aux Fourguis

Et vite, on est descendu aux Fourguis pour voir ce que (Laforge) voulait essayer de sortir. Le groupe de protection était déjà parti sans rien évacuer. Au lieu de nous faire sortir les armes, il nous a fait sortir une caisse de 45 000 cartes d’alimentation qui était aussi stockée là… Des trucs qui étaient précieux, il faut bien reconnaître, parce que le ravitaillement, c’est indispensable. On est allé ca- moufler la caisse dans le bois dans la pente, dans une touffe de buissons, et on l’a recouverte de feuilles : au mois de décembre, c’est la fin de l’automne, il y a beaucoup de feuilles(28).

L’évacuation des hommes par route étant impossible, (Laforge), (Charly) et la femme partent à pied. Comme ils ne connaissent pas le pays, je les conduis à travers bois jusqu’au chemin des Vallières au-dessus de la Romandie. De là, ils regagneront Saint-Babel et la région de Besse, ayant échappé à l’encerclement allemand.

Pendant ce temps-là, René et Fernand Laboureyras ont sorti des armes, peut-être 500 kg : (La- forge) parti, il n’y avait plus de patron, plus d’autorisation à demander ! Ils ont fait très vite, ils les ont cachées dans la pente, dans les buissons, par-ci, par-là(29)… Ils n’ont pas pris le poste émetteur, non parce qu’il était trop lourd, mais parce qu’il était très encombrant et ils n’ont pas su comment s’y prendre. Ce poste avait été parachuté dans une coque de caoutchouc, grosse 2 fois comme ce bureau,

(28) Ces cartes, cachées ensuite dans le bois de Laure, puis des côtes du Pré Neuf, et remises à (Charly) serviront aux maquisards jusqu’à la libération ou presque.
(29) Roger Coulon (Laforge), membre actif du Premier Corps Francs d’Auvergne depuis 1942, reçut plus tard la Croix de la Légion
d’Honneur pour ses nombreuses actions. Cependant, dans l’article de « La Montagne » paru sur cette distinction et conservé dans ses archives, Noël a eu la surprise de trouver parmi ses actions « avoir sauvé le matériel au nez et à la barbe de l’ennemi, partant le dernier du PC des Fourguis ».

pour qu’il ne se brise pas ; ils ont pensé qu’il faudrait emporter cette coque, mais qu’ils n’y arrive- raient pas. En réalité, le poste émetteur était dans une valise dans la coque, il aurait suffi d’attraper la valise et l’emmener, mais ils ne le savaient pas. Et moi, pour aller et revenir aux Vallières, ça a fait un bon moment, et entre temps, j’ai cassé la croûte.

Quand j’ai cru retourner aux Fourguis, ce n’était plus le moment d’y aller : l’armée allemande – 2 compagnies munies d’engins motorisés – était arrivée et avait tout occupé et fouillé. René et Fernand avaient réussi à s’échapper. Les Allemands ont trouvé beaucoup de choses : le poste émetteur, les 2 tonnes d’armes qu’on n’avait pas pu déménager, le camion atelier chargé de pneus et de soufre, 2 voitures… Ils étaient contents d’avoir pris tout ça. Quand ils ont découvert les armes, ils ont fait brûler la baraque où elles étaient, qui était à la sortie, en dessous du chemin qui va à La Farge ; elle a été reconstruite depuis. Ils ont collé les habitants contre le mur, ils menaçaient de les fusiller. Mais les gens ont raconté qu’ils ne pouvaient rien faire, qu’ils étaient vieux, que les autres les terrorisaient.

Aux Fourguis, ce jour là, il n’y a aucun fusillé, aucun déporté. Ce même jour du 16 décembre, (Adé- maï)*, celui qui avait monté le camion, est pris à la Baraque près de la Beauté ; 4 jours plus tard il sera tué par la Gestapo au 92 à Clermont.

< À Dagout

Le même jour, les Allemands arrivent à Dagout. Les maquisards présents ont fui de justesse. Avec René, nous avons caché dans les bois voisins le maximum possible, armes et documents. Notre mère, Marie, nous a aidés ; elle a eu soin d’effacer avec une pelle toutes les traces de chaussures sur la boue, puis en y faisant passer ses moutons.

Elle reste seule avec Simone, 14 ans, enfant de l’Assistance qu’elle a élevée, et Gaby, son petit-fils de 17 mois.
Les Allemands ne sont pas montés par les Fourguis, il n’y avait qu’un sentier à travers la forêt, et ils ne le savaient pas. Ils sont arrivés par en haut : ils étaient passé avant avec leurs avions de recon- naissance, ils avaient probablement repéré les chemins, les endroits ; et puis ils avaient les cartes d’état-major.

Perquisition méticuleuse dans tout le hameau : ils découvrent un paquet de tracts de la RAF (Cour- rier de l’Air(30)) dans la grange, une cachette vide sous une ruche du jardin. Pillages, vols, coups de pied et de crosse, menaces de fusillade…
Marie, les enfants, les voisins sont alignés vers la grange des Coudert, derrière sa maison. Les Al- lemands crient, menacent, mettent en joue, quelques coups de feu éclatent. Simone supplie « Ne tuez pas ma maman ». Gaby hurle de terreur…. Personne ne parle.

Les Allemands finissent par partir, il n’y a pas d’autres dégâts : pas de fusillés, pas d’otages, pas d’incendie.
La nuit tombée, René revient pour chercher Gaby et l’emmène sur ses épaules chez les Rochette, aux Vallières de Sallèdes, où il est plus en sécurité. Il y restera au moins 15 jours, loin des siens(31)…

(30) cf. page 32.
(31) Marinette (la mère de Gaby), enceinte de 7 mois, est encore institutrice à Aulnat. Le samedi suivant 18 décembre, elle ne vient pas à Dagout, ni pour les vacances : elle a reçu un télégramme non signé « tante malade très contagieuse, venue absolument impossible ». Elle comprend. Impuissante, ignorante, angoissée, redoutant les questions, elle n’osera pas aller chez ses parents sans son enfant pour Noël : elle le passera au loin chez ses amis les Mansat, près de Menat. Ensuite, brouillard : interrogée alors qu’elle était très âgée, elle n’arrivera pas à se souvenir quand et comment elle a retrouvé Gaby. Une seule chose est sûre : début janvier, Marinette n’était pas à Dagout, mais elle y était, avec Gaby, le 25 janvier, pour la naissance de sa fille Annie.

< Au Conroc

Le maquis du Conroc, pourtant recherché par les nazis, n’est pas découvert. Privés des contacts avec leurs supérieurs, brouillés avec les résistants locaux dont ils avaient méprisé les consignes et l’autorité, le chef du maquis, un sous-officier originaire de Lyon, Meygret* (lieutenant Robert) et son adjoint Briand (sous-lieutenant Antoine) décident de quitter le Conroc.

< Les jours suivants, les Allemands reviennent aux Fourguis

Ils sont revenus aux Fourguis pendant 3 jours ; ils craignaient la nuit, ils s’en allaient tous les soirs et revenaient pendant la journée. Ils cherchaient, puis chargeaient le matériel pour l’emmener. Ils ont emporté les armes le premier jour. Nous, le jour, on était dans les bois, mais on revenait pendant la nuit. On pouvait faire quelque chose, oh, pas grand chose d’ailleurs. On a fini de cacher ce qu’on n’avait pas pu cacher d’une façon très soignée au début : les cartes d’alimentation, les armes, les mitraillettes, les grenades, bombes incendiaires, plastic… tout ce qu’on avait sorti. Le camion ate- lier, on aurait tout juste pu le faire sauter. On ne l’a pas fait, de peur de signaler la présence encore active des résistants. Mais on a aussi enlevé quelques armes qui restaient encore. En fait, ils les avaient laissées traîner exprès, ils ont eu la preuve que les résistants revenaient la nuit. Le camion, ils n’ont jamais compris comment on avait pu le monter. Au bout de 3 jours, ils ont réussi à lui faire descendre le chemin jusqu’à la route, alors que (Adémaï) et quelques maquisards l’avaient monté en 4h la nuit !

> Les rafles dans la région : arrestations, déportations, fusillés

Aux Fourguis et à Dagout, on a eu de la chance, parce qu’ils n’ont arrêté, n’ont fu- sillé personne, c’étaient les seuls endroits. Ça dépendait sur quelle équipe on tombait. Autour, ils ont fusillé ou déporté tous les hommes qu’ils ont attrapés : à La Baraque*, puisqu’il n’y en a pas un qui en a réchappé ; à Gague*, là-haut, à Isserteaux ; au château de La Chaux-Montgros*, tous les gars qui y étaient. Aux Antoines, du côté de Saint-Ju- lien-de-Coppel*, ils ont arrêté le maire, Pradier, et puis ils l’ont fusillé ; et un autre type, Armand Benoît, qu’ils ont déporté. Ils en ont aussi tué

sur place, mais c’était plutôt du massacre, c’était même pas de la fusillade. Ils en ont fusillé au stand du 92, sans savoir ni pourquoi ni comment, un peu au hasard. A La Baraque, ils ont enmené Vaure qui a été fusillé au 92. Un autre de La Baraque a été tué à La Chaux-Montgros, parce que quand ils ont fait l’attaque, ils tiraient de tous les côtés, sur tout ce qu’ils voyaient. Probablement que c‘était des équipes plus méchantes, plus barbares que celles des Fourguis ou de Dagout.

Les témoignages sur les rafles de décembre 1943 dans le secteur ont fait l’objet de plusieurs publications. En particulier pour Saint Maurice (2008) « RECUEIL DE MÉMOIRES Rafle des 12 et 13 décembre 1943 » Édit. Commune ST Maurice ; pour Billom (3) Rispal, M. (2013) BILLOM 1941-1943 – Édit. Authrefois.