À Aulnat sous l’occupation : décembre 1942 – juillet 1943

En novembre 1942, après le débarquement des alliés en Afrique du Nord, la zone libre est occupée. À Aulnat, l’aéroport de Clermont-Ferrand et ses ateliers (AIA), très proches de l’École, sont occupés par l’armée allemande.

> La résistance s’étend < En France, la résistance s’organise

De Gaulle avait envoyé en France Jean Moulin pour grouper tous ces mouvements de Résistance, pour qu’ils n’agissent plus séparément, qu’ils aient un commandement unique, une unité d’action. En même temps ça a été créé pour leur distribuer des moyens financiers. Avec d’autres, ils ont réussi à former ce qu’on appelle le Conseil National de la Résistance, les Mouvements Unis de Résistance (MUR), et son organisation de combat l’Armée Secrète (AS). Alors c’est passé à une organisation bien plus poussée et crédible.

Par exemple, le fameux Gaspard(10), c’est là qu’il est apparu comme chef en Auvergne. On ne l’ap- pelait pas Gaspard à ce moment mais Rocher. Il était du MUR ; c’était un gars de Combat, l’organi- sation de Frenay. Alors il a désigné un type pour chaque arrondissement, ce type devait contacter un type dans chacun des cantons, qui devait contacter un type dans chacune des communes du canton. Les gars devaient se grouper par 6, en « sizaines » on appelait. Ce type contactait un gars et lui disait : est-ce que tu peux avoir 6 types avec toi ? S’il ne pouvait pas avoir 6 types, ça restait sa sizaine à lui. Mais si c’était une grande commune, on pouvait avoir 30 types, eh bien ça faisait 5 sizaines.

Il y avait autre chose aussi qui s’était créé en même temps, c’étaient les Services de Renseigne- ment ; en particulier pour les Anglais, qui essayaient de récupérer le maximum de renseignements possibles. Ils n’y ont pas eu tellement recours, je crois, mais enfin on leur en a quand même donné pas mal. A Aulnat, c’était facile, on voyait passer une quantité d’avions Français qui séjournaient, on voyait des quantités de canons français qui partaient dans telle direction. Eh bien les Anglais le savaient.

< Chacun essaie d’agir : avril 1943, plan de l’aéroport d’Aulnat

En avril 1943 un officier aviateur qui travaille à la base d’Aulnat, aéroport de Clermont-Ferrand, se rend compte qu’il peut subtiliser pour une nuit les plans de l’aérodrome, des hangars, et des ateliers de réparation et d’entretien. C’est un homme plein de bonne volonté, mais il n’a aucun contact avec la Résistance. Il connait cependant les sentiments du père Goutteratel, secrétaire de mairie et an- cien instituteur mis à la retraite par Vichy. À tout hasard, il propose de lui communiquer le plan, mais il ne doit pas rester plus d’une nuit dehors. Goutteratel est bien embarrassé, ne sachant comment utiliser ce plan en un délai si court. Il m’en parle.

(10) cf. Annexe 3 : Émile Coulaudon (Gaspard)

Comment exploiter ce plan ? Nous décidons d’en prendre une copie. Le document étant de dimen- sion importante, je demande à Demone (mari d’une collègue, qui travaille aux Ponts et Chaussées) une grande feuille de papier calque. Demone, sans savoir de quoi il s’agit, comprend ; le lendemain il m’apporte une feuille de calque de près d’un mètre carré.

Quelques jours plus tard, le plan est sorti des bureaux de l’aérodrome et remis à Goutteratel. Je me mets au travail, et à 3h du matin, la copie est terminée, avec tous les détails utiles, y compris les emplacements des batteries de DCA, et un emplacement de plein mortier affecté à Pierre Laval. L’original est rendu à Goutteratel, puis à l’officier aviateur qui le replace à 8h dans les bureaux de l’aérodrome : il est resté une nuit dehors, soit 14 heures. Personne ne s’apercevra jamais de rien. Que faire de la copie ? Goutteratel s’enquiert, mais ne trouve pas de personne intéressée. Je pars le jeudi suivant à Clermont et rencontre Lagier(11) qui dit : épatant, amène. Je prends alors quelques croquis rapides, et lui apporte le plan(12).

Quelques mois plus tard, en octobre 1943, je me trouverai auprès de Flandin au Service des Rensei- gnements. Je reverrai une copie simplifiée du plan remis à Lagier, mais ne saurai jamais si ce plan parvint à Londres ou fut exploité par la Résistance française.

< Les risques de bombardement de l’Ecole

Directeur d’École depuis la mise en retraite de L. Goutteratel, et évidemment conscient des risques de bombardements, Noël écrit à sa hiérarchie pour demander « que faire avec les élèves en cas d’alerte ? ». Il racontera le résultat dans un premier bulletin aux instituteurs paru au printemps 1944 :

Administration : Un instituteur inquiet pour la sécurité de ses élèves (parce que son école n’a pas d’abri contre les bombardements) écrit à son inspecteur primaire, qui transmet à l’inspecteur d’aca- démie, lequel expédie au préfet, celui-ci glisse la lettre à la défense passive. De là on l’envoie au maire qui la retourne à son auteur. Voilà ! le cercle était bouclé, et notre pédago bien embarrassé. Mais il était nanti d’une belle série d’autographes.

(11) cf. Annexe 3 : Aimé Lagier (Mémé)
(12) Note écrite de Noël : Le plan aurait été remis au MOF par l’intermédiaire de Senèze, qui travaillait alors avec Henry Ingrand (Rouvres). Le MOF, Mouvement Ouvrier Français, était un des nombreux mouvements de Résistance formés au début, qui avait recruté chez les syndicalistes.

L’hiver 42-43, l’armée allemande est en difficulté à Stalingrad. L’aéroport d’Aulnat sert de base d’en- trainement pour les aviateurs envoyés ensuite sur le front russe. Les nouvelles recrues sont très jeunes, 16 ans : parfois, par dessus le mur de la cour d’école, ils regardent avec envie les enfants jouer dans la cour… L’entrainement est intensif et féroce : depuis l’école, on voit plusieurs avions s’écraser aux environs, provoquant les émotions contradictoires des témoins : joie des pertes enne- mies mais aussi pitié pour ces jeunes.

Quand en 1944 la menace deviendra plus forte, le maire décidera : l’école des garçons fonctionne une demi-journée, l’école des filles l’autre demi-journée.
Cet aéroport sera effectivement bombardé dans la nuit du 29 au 30 avril 1944 par les Anglais, puis dans la matinée du Dimanche 30 avril 1944 par les Américains.

Extraits d’un article paru sur le journal La Montagne le 30 avril 2024 : https://www.lamontagne.fr/aulnat-63510/actualites/le-30-avril-1944-l-aia-et-l-aerodrome-d-aulnat- pilonnes_14493911/

Le 30 avril 1944, la commune d’Aulnat (Puy-de-Dôme), au nord-est de Clermont-Ferrand, subit deux attaques successives de la part des aviations anglaise et américaine. Elles visent les Ateliers indus- triels de l’aéronautique (AIA) et l’aérodrome, aux mains des Allemands. Un épisode meurtrier qui a fait huit morts parmi les civils. ….

« Aulnat est la cible la plus attaquée de la région » assure l’historienne auvergnate Hélène Saint-André. « Pourquoi ? En 1944, s’y trouvent notamment les Ateliers industriels de l’aéronautique (AIA), site occupé après l’invasion de la zone libre par BMW, où la firme allemande y répare des moteurs alle- mands. Et juste à côté, la base aérienne abrite des avions d’entraînement pour une école de pilotage de la Luftwaffe ».

L’école d’Aulnat sera touchée. Heureusement les enfants ne seront pas à l’école. Noël Roussel et sa famille étant à Dagout à cette époque, seuls quelques objets leur appartenant seront endommagés.

> Printemps 1943 : éviter le STO

À partir de mars 1943 un grand nombre de jeunes sont requis pour aller travailler en Allemagne pour remplacer la main- d’œuvre allemande appelée sur les dif- férents champs d’opération d’Europe ou d’Afrique. Les volontaires s’avérant trop peu nombreux, le gouvernement de Vichy, aux ordres des Allemands, a recours à l’ap- pel par classe des jeunes nés en 1920-21- 22 ou même 1919. C’est le STO, Service du Travail Obligatoire.

< Appels à refuser la déportation

De nombreux appels à refuser la déportation, souvent unitaires, sont distribués par les mou- vements de Résistance (cf. Annexe 4).

< Fabriquer des faux-papiers

Beaucoup de jeunes refusent de partir. Mais pris dans une rafle ou un contrôle d’identité, ils risquent d’être arrêtés si on reconnait qu’ils ap- partiennent à la classe requise. Des contrôles de police ou de gendarmerie sont établis un peu partout, dans les gares, les arrêts d’au- tobus ou autres pour dépister les réfractaires. Cependant il suffit de présenter une carte d’identité avec une date de naissance indiquant qu’on n’appartient pas à une des classes ap- pelées pour être tranquille. D’autant plus que beaucoup de gendarmes hostiles aux alle- mands regardent les papiers sans faire de zèle et très superficiellement. Aussitôt les groupes de résistants organisent la fabrication de faux papiers d’identité. Ce service, qui se borne au départ à établir une carte d’identité et un certi- ficat de travail pour les simples réfractaires, est perfectionné pour les gens obligés de quitter leur domicile parce que recherchés par la po- lice ou les Allemands pour faits de Résistance.

La carte d’identité, faite avec un soin particulier, est authentifiée par une série d’autres papiers : cartes d’alimentation, de textile, de sociétés diverses (anciens combattants, membre de l’associa- tion pétainiste la Légion Française des Combattants, sociétés sportives ou musicales, associations professionnelles…).

À Aulnat, une fabrication est organisée par le père Goutteratel. Je monte moi aussi un petit service : chez les Ardents, j’apprends l’art de faire des faux-papiers de façon très habile. Je perfectionnerai plus tard ma fabrication, et fournirai de nombreux réfractaires ou résistants illégaux.

< Utilité des faux-papiers

Ces papiers sont valables auprès de la police française ou des troupes allemandes, lorsqu’elles ne font pas de zèle. Ainsi, Marcel Bonhomme, réfractaire au STO, est arrêté le 16 décembre 1943 à La Beauté par une troupe allemande. Il mène une vache à la corde. Il sort sa fausse carte d’identité et peut passer. Il a de la chance : les Allemands arrêtent ce jour-là la plupart des hommes de 16 à 70 ans, réfractaires ou non.

Mais ces papiers ne servent à rien auprès de la Gestapo quand celle-ci embarque tout le monde, sans même jeter un coup d’œil aux papiers présentés ; ou quand la police allemande ou la milice recherche un individu avec son signalement précis ; ou encore quand il est pris avec du matériel compromettant… Beaucoup de résistants accompagnent leurs faux-papiers d’un solide Colt ou Pa- rabellum, dont la vue et au besoin les projectiles donnent, surtout aux yeux de policiers terrorisés ou en nombre insuffisant une conviction impérative. Ainsi, une nuit de l’hiver 1944, Aimé Lagier est arrêté à Clermont-Ferrand, au bas du jardin Lecoq, par une patrouille allemande. Faisant mine de chercher ses papiers, il sort vivement son Colt, et profitant de la surprise, s’éclipse dans la nuit, poursuivi par les coups de feu allemands, tiraillant lui-même sur la patrouille. Personne n’est atteint.

< Juillet 43 : Noël est réfractaire

On avait sorti pas mal de tracts, des faux papiers, on commençait à être bien repérés à Aulnat. Et on était juste en face des Allemands. On arrivait à la fin de l’année scolaire. Je ne l’ai pas finie, je me suis tiré 2 jours avant, parce que je sentais que ça allait mal tourner. En plus, juste à ce moment, j’ai été appelé par le STO. Je suis parti… A ce moment là, j’étais encore aux Ardents(13), puisque je me rappelle que juste avant mon départ, le type des Ardents m’avait envoyé à Saint Eloy les Mines pour essayer d’y organiser quelque chose. Ça n’a pas bien marché, j’étais tombé sur les mineurs, ils n’étaient pas chauds du tout. Et puis moi non plus, je n’étais pas tellement chaud. C’était un mou- vement royaliste, peu républicain, ça ne me convenait pas bien. J’y suis resté jusqu’à mon départ d’Aulnat.

(13) Les Ardents : mouvement de Résistance créé début 41 par Roger Lazard, dont le chef pour l’Auvergne était Charles Rauzier. « Ses manifestes tiennent d’un ardent patriotisme mêlé de visions mystiques » (cf. (4) p127). Placé sous le signe de Jeanne d’Arc, son symbole était le bûcher stylisé sous forme de T inversé.

Source : https://francearchives.gouv.fr/findingaid/2fe83757c49e1a1b59c- c9e0782a81e42eb733889